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Algérie : les ambitions contrariées des parcs technologiques

Par-delà les discours sur la transition numérique, le rapport de la Cour des comptes dresse un constat sévère sur plus de vingt ans de gestion des parcs technologiques. Retards chroniques, gouvernance fragile, projets inachevés et faible impact économique interrogent la capacité de l’État à structurer un véritable écosystème d’innovation.


Lorsque l’Algérie engage, au début des années 2000, un vaste programme de création de parcs technologiques, l’ambition était de faire émerger des pôles d’innovation capables d’accompagner la transformation numérique du pays, d’attirer les investissements et de stimuler l’entrepreneuriat technologique. Plus de vingt ans plus tard, le diagnostic dressé par la Cour des comptes révèle que les résultats demeurent très en deçà des objectifs initiaux.

Dans un rapport particulièrement dense, la Cour passe au crible la gestion de l’Agence nationale de promotion et de développement des parcs technologiques (ANPT), établissement public chargé de concevoir, réaliser et exploiter ces infrastructures. Le constat est sévère, où s’additionnent retards structurels, dérives financières, gouvernance inadaptée et faibles retombées économiques.

Un projet emblématique aux résultats limités

Le parc technologique de Sidi Abdellah, censé être la vitrine du modèle algérien, illustre les difficultés rencontrées. Lancé dès 2001, il n’est entré que partiellement en exploitation à partir de 2012. Selon la Cour, « les résultats atteints demeurent modestes au regard des moyens mobilisés et des objectifs assignés ».

Sur le plan financier, le dépassement est significatif. Les coûts de réalisation, hors valeur du foncier, atteignent 9,086 milliards de dinars contre 8,598 milliards initialement prévus. En intégrant la valeur du terrain, le dépassement réel atteint près de 55 %. À cela s’ajoute l’inachèvement de plusieurs infrastructures clés, notamment les voiries, les clôtures, le centre de contrôle, l’hôtel d’affaires et les équipements de sécurité.

La Cour note que « l’absence d’une maturation suffisante des projets préalablement à leur inscription » a été l’un des facteurs déterminants de ces dérives, aggravée par des modifications successives de la consistance des projets et des retards administratifs répétés.

Des parcs régionaux à l’arrêt

Au-delà de Sidi Abdellah, les projets de parcs technologiques à Oran, Annaba et Ouargla dressent un tableau encore plus préoccupant. Malgré des crédits mobilisés dès 2011, les réalisations sont quasi inexistantes. À fin 2023, moins de 1 % des montants programmés ont été effectivement consommés pour les études initiales.

Les raisons invoquées sont multiples : difficultés foncières, lenteurs administratives, absence de coordination institutionnelle et instabilité des schémas de financement. La Cour souligne que « l’ANPT n’a pas su tirer profit des financements mis à disposition, notamment ceux du Fonds national d’investissement, pourtant accordés à hauteur de 15 milliards de dinars ».

Plus préoccupant encore, les projets ont été engagés sans vision unifiée. Chaque parc a été conçu selon une logique différente, sans référentiel commun, ce qui a empêché l’émergence d’un véritable réseau national de technopoles.

Le rapport pointe une gouvernance structurellement défaillante. L’ANPT souffre d’un empilement organisationnel, d’un déficit de pilotage stratégique et d’une faible capacité de suivi des projets. « L’organisation mise en place est lourde […] et ne permet pas une gestion efficiente des missions confiées », note la Cour.

Plusieurs anomalies sont relevées, notamment l’absence prolongée de directeur général, manque de procédures internes formalisées, confusion des rôles entre l’agence et ses filiales, et carences dans le contrôle des opérations déléguées. À cela s’ajoute l’absence d’un véritable système de suivi financier des projets, rendant difficile toute évaluation rigoureuse de la performance.

Numérisation : un chantier largement inabouti

La mission confiée à l’ANPT en matière de numérisation de l’administration est ainsi l’un des échecs les plus significatifs. Sur treize projets délégués, onze ont été purement et simplement annulés, bien que des financements aient été engagés.

La Cour relève que l’agence a perçu une partie de la rémunération afférente à ces projets sans que ceux-ci ne soient réalisés, évoquant notamment l’absence de cahiers des charges stabilisés, le manque de coordination avec les bénéficiaires et une faible maîtrise des procédures de maîtrise d’ouvrage déléguée.

Le projet emblématique de data center gouvernemental, censé constituer une pierre angulaire de la souveraineté numérique, n’a jamais dépassé le stade des études préliminaires, malgré un financement initial de 1,7 milliard de dinars.

Sur le plan financier, la situation de l’ANPT reste préoccupante. Les recettes proviennent essentiellement de la location d’espaces au sein du parc de Sidi Abdellah, représentant plus de 80 % du chiffre d’affaires. Or, ce modèle montre ses limites, marquées par une érosion des loyers, une vacance partielle des locaux et des charges fixes élevées.

Entre 2019 et 2022, l’agence a enregistré des résultats négatifs récurrents, avant un léger redressement en 2023. Toutefois, la Cour souligne que la situation financière réelle est masquée par des fonds non consommés appartenant à l’État et inscrits temporairement dans la trésorerie de l’agence.

Une stratégie à repenser

Au terme de son analyse, la Cour des comptes appelle à une refonte en profondeur du modèle. Elle préconise notamment de clarifier le rôle de l’ANPT dans la politique nationale du numérique, de recentrer ses missions autour d’objectifs réalistes et mesurables, de renforcer les mécanismes de gouvernance et de pilotage, et de définir un modèle économique garantissant sa soutenabilité à long terme.

En filigrane, le rapport soulève une interrogation de fond sur la volonté de l’Algérie de faire de ses parcs technologiques de véritables moteurs de transformation économique ou de simples vitrines institutionnelles. Tant que cette ambiguïté persistera, ces infrastructures peineront à produire l’impact stratégique attendu.