Peu après 20 heures, jeudi 8 janvier, la République islamique a plongé dans le noir. En coupant l’internet et les lignes téléphoniques internationales, le pouvoir iranien a isolé près de 85 millions de citoyens du reste du monde. Ce geste brutal, déjà éprouvé lors de précédentes crises, révèle à la fois la nervosité du régime et la fragilité de son contrôle.
L’Iran connaît depuis plusieurs jours une vague de manifestations provoquées par une économie exsangue, minée par les sanctions et la mauvaise gestion. L’accès à l’information — même filtré — permettait encore jusqu’ici aux Iraniens de contourner la censure grâce aux réseaux privés virtuels. Cette soupape vient de disparaître. Le silence imposé limite la diffusion d’images et de témoignages, offrant au régime ce qu’il recherche avant tout : l’opacité.
À l’étranger, l’angoisse est palpable. « Vous ne pouvez pas comprendre ce que nous ressentons », confie Azam Jangravi, experte en cybersécurité installée à Toronto, citée par l’Associated Press. « Je n’arrivais pas à travailler. Je pensais à ma famille et à mes amis. » Sa voix se brise lorsqu’elle ajoute : « Beaucoup de gens sont tués ou blessés, et nous ne savons pas qui. »
Cette inquiétude est renforcée par la rhétorique du pouvoir. Le procureur général iranien a averti que toute participation aux manifestations serait assimilée à une hostilité envers Dieu — une accusation passible de la peine capitale. L’histoire récente suggère que cette menace n’est pas creuse. Lors des coupures d’internet de 2019 et de 2022, plusieurs centaines de manifestants avaient été tués.
Blackout
Pourtant, malgré le blackout, des images continuent de circuler. Elles transitent par Starlink, le réseau satellitaire d’Elon Musk, illégal en Iran mais de plus en plus présent. Un responsable iranien estimait récemment à plusieurs dizaines de milliers le nombre de récepteurs dans le pays. Mehdi Yahyanejad, militant pour la liberté numérique, cité par l’AP, juge ce chiffre crédible et affirme que certains de ces équipements servent désormais à documenter les manifestations. « Starlink est essentiel pour faire sortir ces vidéos », explique-t-il.
Le régime tente toutefois de reprendre la main. Depuis la guerre de douze jours avec Israël l’an dernier, l’Iran brouille massivement les signaux GPS. Or, Starlink dépend de ces signaux pour fonctionner. Amir Rashidi, expert en droits numériques, observe, selon l’AP, « environ 30 % de pertes de données » depuis jeudi, et jusqu’à « 80 % dans certaines régions ». D’après lui, Téhéran pourrait aller au-delà du simple brouillage GPS et recourir à des dispositifs mobiles, comme autrefois contre la télévision satellite.
Utiliser Starlink n’est pas sans risque. « S’ils arrêtent quelqu’un, ils peuvent l’exécuter en disant qu’il travaille pour Israël ou les États-Unis », prévient Mme Jangravi, toujours citée par l’AP. Mais ne pas l’utiliser revient à disparaître totalement du champ de vision international.
La question est désormais celle du temps. La protestation non violente peut-elle survivre à une répression menée dans l’ombre ? Mehdi Yahyanejad en doute : « Ce type de mouvement n’est pas durable lorsque la violence est aussi extrême. » Et il conclut, avec une urgence qui dépasse les frontières de l’Iran : « S’il doit y avoir une aide, elle doit arriver rapidement. »
En éteignant l’internet, le régime iranien n’a pas seulement coupé des câbles. Il a tenté de suspendre le regard du monde — un pari risqué, mais déjà familier à une théocratie qui gouverne mieux dans l’obscurité.
Repères – Comment la contestation s’est étendue en Iran
Les manifestations ont éclaté en Iran le 28 décembre et se sont rapidement propagées à l’ensemble du pays, sur fond de crise économique aiguë et d’effondrement de la monnaie nationale. Initialement centrées sur la hausse du coût de la vie, elles ont progressivement pris une tournure ouvertement politique.
28 décembre – Des protestations éclatent dans deux grands bazars du centre de Téhéran après que le rial iranien chute à 1,42 million pour un dollar, un record historique. La flambée des prix des denrées alimentaires et la récente hausse du prix de l’essence subventionnée alimentent la colère.
29 décembre – Le gouverneur de la Banque centrale, Mohammad Reza Farzin, démissionne alors que les manifestations gagnent d’autres villes. La police utilise des gaz lacrymogènes à Téhéran.
30 décembre – Les rassemblements s’étendent à de nombreuses villes et à plusieurs campus universitaires. Le président Masoud Pezeshkian rencontre des chefs d’entreprise et promet de « ne ménager aucun effort » pour résoudre la crise économique.
31 décembre – Abdolnasser Hemmati est nommé gouverneur de la Banque centrale. Dans la ville de Fasa (sud), des affrontements éclatent après l’intrusion de manifestants dans le bureau du gouverneur.
1er janvier – Les autorités annoncent les premiers morts : au moins sept personnes. Des violences sont signalées à Azna (province du Lorestan), Bakhtiari et Ispahan. Un volontaire des forces paramilitaires du Bassidj est également tué.
2 janvier – Le président américain Donald Trump avertit que les États-Unis pourraient intervenir si l’Iran « tue violemment des manifestants pacifiques ». Les protestations atteignent plus de 100 localités dans 22 provinces, selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA).
3 janvier – Le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, déclare que les « émeutiers doivent être remis à leur place », un signal interprété comme un feu vert à une répression accrue. Les manifestations touchent plus de 170 villes ; au moins 15 morts et 580 arrestations sont recensés par HRANA.
6 janvier – Un sit-in au Grand Bazar de Téhéran est dispersé par les forces de sécurité. Le bilan atteint 36 morts, dont deux membres des forces de l’ordre. Les protestations se sont étendues à 280 localités dans 27 provinces.
8 janvier – À l’appel du prince héritier en exil Reza Pahlavi, des Iraniens manifestent de nuit depuis leurs fenêtres et dans les rues. Les autorités répliquent en coupant l’internet et les communications internationales.
9 janvier – Malgré les signaux de durcissement, les manifestations se poursuivent. HRANA fait état d’au moins 65 morts et plus de 2 300 arrestations.
10 janvier – Deux semaines après le début du mouvement, le bilan s’élève à au moins 116 morts. Le procureur général avertit que les manifestants seront considérés comme des « ennemis de Dieu », une accusation passible de la peine de mort.