Il est rare qu’un livre d’histoire parvienne à bouleverser à la fois les certitudes disciplinaires et les habitudes de lecture. Avec Mille histoires diraient la mienne, Malika Rahal ne se contente pas d’ajouter un titre de plus à une bibliographie déjà essentielle sur l’histoire de l’Algérie : elle déplace les lignes. Historienne reconnue du temps présent, spécialiste de l’histoire politique et sociale de l’Algérie, Rahal propose ici un ouvrage hybride, à la croisée de l’essai historiographique, du récit personnel et de l’enquête réflexive. En appliquant à sa propre trajectoire les méthodes d’entretien, de recoupement et d’attention au détail qui ont fait la singularité de ses travaux, elle interroge une question centrale et rarement posée avec autant de franchise : comment devient-on historienne de l’Algérie, et à quel prix intellectuel, politique et intime ?
Publié en octobre 2025 chez Barzakh, Mille histoires diraient la mienne est un livre profondément nécessaire. Il arrive à un moment où les débats sur la mémoire coloniale, la guerre d’indépendance, l’Algérie post-1962 et les héritages des années 1980 restent vifs, conflictuels, parfois confisqués. En choisissant de partir de soi, Malika Rahal montre que l’histoire du temps présent ne peut se faire sans une interrogation sur la position de celle ou celui qui écrit. Loin de fragiliser le savoir, cette honnêteté radicale le rend plus solide, plus juste, plus partageable.
Une historienne face à sa propre enquête
Mille histoires diraient la mienne n’est ni une autobiographie classique ni un simple récit de carrière. C’est une auto-enquête, au sens plein du terme : Malika Rahal se traite elle-même comme un terrain d’étude. Elle mobilise souvenirs, archives familiales, objets, photographies, enregistrements sonores, correspondances, mais aussi silences, absences et zones floues. Tout ce qui, d’ordinaire, nourrit ses recherches sur d’autres trajectoires devient ici matériau historique.
Ce choix formel est l’une des grandes forces du livre. Rahal refuse toute hiérarchie rigide entre les sources : un entretien enregistré vaut autant, dans sa logique, qu’un document d’archive ; un souvenir d’enfance peut éclairer un événement politique majeur. L’histoire se construit par croisement, par résonance, par mise en récit. Ce refus de la séparation stricte entre le privé et le public, entre l’intime et le politique, donne au livre une densité rare.
Née à Toulouse, Malika Rahal grandit dans une famille profondément marquée par la circulation des mondes. Son père, algérien, issu d’une famille bourgeoise de Nedroma, est intellectuel, engagé, attentif aux luttes anticoloniales. Sa mère, américaine, vient d’un milieu populaire du Nebraska et s’intéresse aux sociétés amérindiennes. Ces deux héritages, loin de s’annuler, se répondent.
L’autrice évoque avec une grande finesse les objets, les musiques, les plats, les tissus, les épices qui composent son univers familial. Mais ces détails sensoriels sont toujours chargés de sens : ils sont les vecteurs d’une mémoire politique. La figure de « l’Indien », omniprésente dans l’imaginaire parental, devient très tôt un prisme d’identification. Enfant, Malika Rahal se reconnaît dans les Indiens d’Amérique parce qu’ils incarnent l’expérience de la dépossession, du racisme, de la domination coloniale. Cette identification précoce n’est pas anecdotique : elle structure durablement son regard sur le monde.
Ali Boumendjel : la biographie comme épreuve
L’un des moments centraux du livre est le récit de son premier grand travail : la biographie d’Ali Boumendjel, avocat et militant nationaliste assassiné pendant la guerre d’indépendance. Rahal ne cache rien de ses hésitations, de ses maladresses initiales, ni de ses réticences face au genre biographique, qu’elle juge d’abord trop classique et lourd d’enjeux éthiques.
Elle évoque sans détour la pression des familles, les attentes mémorielles, la tentation de l’héroïsation. Mais c’est précisément en affrontant ces difficultés qu’elle affine sa méthode : dépasser la figure héroïque sans la trahir, restituer une complexité humaine sans affaiblir la portée politique. Publié en 2010, ce travail marque déjà l’émergence d’une historienne capable de conjuguer rigueur, sens du récit et responsabilité morale.
Le livre revient ensuite sur d’autres projets majeurs : le travail sur l’UDMA de Ferhat Abbas, souvent marginalisée dans les récits dominants de la guerre d’indépendance, puis sur l’année 1962, abordée non comme une simple césure glorieuse, mais comme un moment de bouleversements profonds, sociaux, politiques et urbains.
Avec Algérie 1962. Une histoire populaire, Rahal franchit un cap : elle s’intéresse aux expériences ordinaires de l’indépendance, aux espoirs, aux conflits, aux recompositions. Cette démarche annonce son projet le plus ambitieux : écrire une histoire de l’Algérie indépendante, au-delà de la guerre de libération.
C’est dans ce cadre qu’elle aborde les militants communistes du PAGS, un sujet chargé affectivement, notamment parce qu’il touche à l’histoire de son propre père. Les années 1980 apparaissent alors comme un nœud central : celui des désillusions, des effondrements idéologiques, des ruptures générationnelles. Rahal montre comment l’histoire collective et l’histoire familiale s’entrecroisent sans jamais se confondre.
Une historienne engagée dans le présent
L’un des apports les plus percutants de Mille histoires diraient la mienne réside dans la critique sans concession du paternalisme académique et des formes persistantes de néocolonialisme dans la recherche française. Remarques condescendantes, eurocentrisme assumé, inégalités d’accès aux archives : l’autrice documente un système où les rapports de domination ne disparaissent pas avec la décolonisation.
Cette lucidité ne verse jamais dans le règlement de comptes. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur les conditions de production du savoir et sur la responsabilité des chercheurs lorsqu’ils travaillent sur des sociétés anciennement colonisées.
Enfin, le livre assume pleinement une position souvent jugée inconfortable : celle de l’historienne engagée. Malika Rahal revendique l’actualité de l’anticolonialisme, notamment face à la situation en Palestine. Pour elle, l’engagement ne contredit pas la rigueur scientifique ; il en est une conséquence logique, dès lors que l’on prend au sérieux les logiques historiques de domination.
Mille histoires diraient la mienne est un ouvrage charnière, à la fois pour le parcours de Malika Rahal et pour la réflexion sur l’histoire contemporaine de l’Algérie. En faisant de sa propre trajectoire un objet d’analyse, elle ouvre une voie exigeante et courageuse : celle d’une histoire consciente de ses conditions de production, attentive aux voix marginales, et résolument tournée vers le présent.
C’est un livre qui parlera aux historiens, aux chercheurs en sciences sociales, mais aussi à toutes celles et ceux qui s’interrogent sur la mémoire, l’engagement et la transmission. Un livre qui rappelle, avec force, que l’histoire n’est jamais abstraite : elle est faite de vies, de corps, de silences et de luttes.