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Sud Liban : l’ordre d’évacuation israélien ravive le spectre d’une zone occupée


L’armée israélienne a ordonné aux civils du sud du Liban d’évacuer leurs villages et de se déplacer vers le nord du fleuve Litani, une ligne géographique située à une trentaine de kilomètres de la frontière israélienne. L’instruction, diffusée notamment par le porte-parole arabophone de l’armée israélienne sur les réseaux sociaux, concerne plus de 80 villages et localités du sud du pays et pourrait toucher des dizaines de milliers d’habitants.

Cet ordre intervient dans un contexte d’escalade régionale. Il fait suite aux tirs de roquettes et de drones lancés par le Hezbollah vers le nord d’Israël en riposte à l’assassinat du guide suprême chiite iranien Ali Khamenei, dans le cadre de la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Israël a répondu par une vague de frappes aériennes et par l’envoi de troupes au sud du Liban.

Selon les autorités libanaises, ces frappes ont fait au moins 50 morts, dont sept enfants, et 335 blessés. Elles ont également provoqué un déplacement massif de population. Les Nations unies indiquent que des dizaines de milliers d’habitants ont fui leurs villages, tandis qu’environ 30 000 personnes sont désormais hébergées dans des centres collectifs, beaucoup d’autres dormant dans leurs voitures ou au bord des routes faute d’abri.

L’armée israélienne a par ailleurs confirmé l’envoi de troupes supplémentaires au sud du Liban, affirmant avoir pris position sur plusieurs points stratégiques proches de la frontière afin de renforcer son dispositif défensif. La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) a indiqué avoir observé des incursions de soldats israéliens franchissant la frontière.

Une zone vidée de ses habitants

Cette injonction a cependant une portée bien plus large. En pratique, elle revient à demander le vidage quasi complet de la bande sud du Liban, transformant un territoire densément peuplé en zone militaire.

Le fleuve Litani constitue depuis longtemps une ligne stratégique dans les calculs sécuritaires israéliens. Après la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah, la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies avait déjà consacré cette frontière informelle : elle prévoyait l’absence de forces armées non étatiques au sud du Litani et le déploiement de l’armée libanaise avec l’appui de la FINUL. Dans les faits, l’équilibre est resté fragile.

Le président libanais Joseph Aoun a affirmé aux ambassadeurs de l’Arabie saoudite, du Qatar, des États-Unis, de la France et de l’Égypte que les tirs de roquettes du Hezbollah provenaient de zones situées au nord du Litani, en dehors de la bande censée être sous contrôle exclusif de l’armée libanaise. De son côté, un responsable du Hezbollah, Mahmoud Komati, a déclaré que le mouvement se tenait prêt à une « guerre ouverte » avec Israël.

En demandant aujourd’hui aux civils de se retirer au-delà de ce fleuve, Israël réactive une logique plus ancienne encore : celle de la zone de sécurité qu’il avait instaurée dans le sud du Liban entre 1985 et 2000. À l’époque, une large bande frontalière avait été placée sous contrôle militaire israélien direct ou indirect afin de tenir à distance les groupes armés libanais.

Cette mémoire historique nourrit les inquiétudes à Beyrouth. Le déplacement massif de populations civiles, même temporaire, modifie profondément l’équilibre de la région : villages abandonnés, infrastructures désertées et espace ouvert à des opérations militaires prolongées.

Le retour du spectre de l’occupation

Du point de vue du droit international humanitaire, ces ordres d’évacuation posent également question. Les conventions de Genève autorisent l’évacuation de civils pour des raisons de sécurité immédiate, mais elles prohibent les déplacements forcés destinés à faciliter une occupation durable ou à modifier la composition d’un territoire.

Et la méthode choisie par Israël — vider la région au sud du Litani — suggère qu’il s’agit plutôt d’une tentative de reconstituer une zone tampon sous contrôle israélien.

La frontière reste d’autant plus instable que la confrontation entre Israël et le Hezbollah s’inscrit dans un cycle de violence plus long. Après l’attaque menée par la résistance palestinienne contre Israël le 7 octobre 2023, le mouvement chiite avait commencé à tirer sur le nord d’Israël. Les mois d’escarmouches ont fini par déboucher sur une guerre ouverte en septembre 2024 et une invasion terrestre israélienne du Liban. Bien qu’un cessez-le-feu négocié par les États-Unis ait mis fin aux combats en novembre 2024, Israël continue d’occuper plusieurs positions du côté libanais de la frontière et mène régulièrement des frappes dans le sud du pays.

Selon le ministère libanais de la Santé, 397 personnes ont été tuées dans des frappes israéliennes au Liban depuis l’entrée en vigueur de ce cessez-le-feu, bien avant la flambée actuelle.

La guerre provoque également des mouvements de population au-delà du Liban. Des milliers de travailleurs syriens ont fui les bombardements pour rentrer en Syrie. Les Nations unies ont enregistré plus de 10 600 passages en une seule journée, bien au-delà des flux habituels.

Près d’un quart de siècle après la fin de l’occupation israélienne du sud Liban, l’ordre d’évacuation rappelle combien cette frontière demeure l’une des plus instables du Moyen-Orient — et combien les lignes militaires tracées au nom de la sécurité peuvent rapidement prendre l’apparence d’une nouvelle occupation.