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Visa pour la France : ce que révèle l’enquête de Juliette Dupont sur la hiérarchie mondiale des mobilités

Entre Alger et Pékin, la politique française des visas ne produit pas les mêmes effets. À partir de cette asymétrie, l’enquête de Juliette Dupont révèle un système de tri, où se mêlent impératifs migratoires, intérêts économiques et arbitrages diplomatiques — dessinant une hiérarchie du droit de circuler.


Juliette Dupond

Devant un bâtiment entouré de grillages dans la zone industrielle d’Oued Smar, près d’Alger, une file de demandeurs de visa s’étire sous le regard des vigiles. Ceux qui ont obtenu un rendez-vous — parfois après des semaines d’attente — passent plusieurs contrôles de sécurité avant de déposer leur dossier.
À plusieurs milliers de kilomètres de là, dans le quartier d’affaires de Chaoyang à Beijing, les demandeurs de visa pour la France franchissent les portes d’un centre installé au troisième étage d’un centre commercial luxueux. On peut y entrer sans rendez-vous, s’informer et déposer sa demande dans un environnement qui ressemble davantage à une boutique qu’à un poste administratif.

Ce contraste ouvre l’enquête de Juliette Dupont dans La politique des visas. Filtrer les mobilités internationales en Chine et en Algérie. Docteure en science politique et chargée de recherche au FNRS belge, elle travaille sur les politiques d’immigration et de visas en France et dans l’Union européenne, avec un intérêt particulier pour la délivrance des visas Schengen par les consulats européens en Chine et en Algérie.

L’ouvrage montre comment la politique française des visas, notamment pour les demandes de visa France en Algérie, constitue un véritable instrument de tri entre voyageurs « désirables » et « indésirables ».

L’enquête a été menée à l’époque où VFS Global gérait les demandes de visa pour la France en Algérie. Depuis mars 2025, Capago International a pris le relais. Mais pour les demandeurs, peu de choses ont changé : les rendez-vous restent rares, les délais longs, et la demande toujours supérieure à l’offre.

Visa France : deux traitements entre Alger et Pékin

Pour se rendre en France — première destination touristique mondiale — les ressortissants de plus d’une centaine de pays doivent obtenir un visa Schengen. Ce document, délivré par les consulats, agit comme un filtre à distance : il permet de sélectionner les voyageurs avant même qu’ils n’atteignent les frontières européennes.

L’étude part d’un constat : en 2019, plus de 95 % des demandes de visas déposées en Chine ont été acceptées, tandis qu’en Algérie près d’un dossier sur deux était refusé.

À partir de cet écart, Juliette Dupont mène une enquête entre 2016 et 2021 à Paris, Bruxelles, Pékin et Alger, fondée sur des données administratives et une soixantaine d’entretiens avec diplomates, agents consulaires et demandeurs.

Une même procédure, des résultats opposés : c’est ce décalage que son travail cherche à éclairer.

L’ouvrage montre que la politique des visas se situe à la croisée de plusieurs logiques institutionnelles. À Paris, elle est partagée entre deux ministères aux objectifs souvent contradictoires : le ministère de l’Intérieur, soucieux de limiter l’immigration irrégulière, et le ministère des Affaires étrangères, qui défend l’attractivité économique et touristique de la France.

Une politique qui s’ajuste selon les pays

Cette tension se retrouve sur le terrain. En Algérie, la délivrance des visas s’inscrit dans une logique de contrôle migratoire héritée de l’histoire postcoloniale. La chercheuse parle d’une « doctrine du robinet » : les autorités alternent périodes d’ouverture et de fermeture en fonction du contexte politique et diplomatique.

En Chine, la logique est tout autre. Depuis les années 2010, la France cherche à attirer une classe moyenne chinoise devenue l’un des moteurs du tourisme mondial. Dans ce contexte, la délivrance des visas s’inscrit dans une stratégie d’attractivité économique : faciliter les déplacements pour encourager la venue de visiteurs considérés comme solvables.

Au cœur de cette politique se trouvent les services consulaires. Juliette Dupont décrit leur fonctionnement comme celui d’une « usine à décisions » : les agents doivent traiter des centaines de dossiers par jour tout en évaluant le risque migratoire de chaque demandeur.

Dans ce système marqué par les impératifs de productivité, les décisions reposent souvent sur des indices sociaux : stabilité professionnelle, revenus, situation familiale ou historique de voyages. Autrement dit, les dossiers sont classés entre voyageurs supposés fiables et candidats potentiels à l’immigration.

Ces logiques se prolongent jusque dans l’architecture des centres de visas. À Alger, les installations sécurisées et les longues attentes participent à une politique dissuasive. À Pékin, les centres installés dans des lieux commerciaux visent au contraire à offrir une expérience fluide et accueillante.

Le visa, miroir des inégalités globales

Face à ces obstacles, les demandeurs s’adaptent. Autour des procédures officielles se développent des circuits de « facilitation » : agences, intermédiaires ou conseillers qui promettent d’optimiser un dossier ou d’obtenir un rendez-vous. Mais ces recours ont un coût — et prolongent les inégalités qu’ils contournent. Ceux qui disposent de ressources financières, relationnelles ou professionnelles solides franchissent plus facilement les barrières administratives. Les autres restent à l’écart.

Le droit de circuler est profondément inégalitaire. Tous les passeports ne donnent pas accès aux mêmes possibilités de circulation, et même au sein des pays soumis à visa, certains publics sont plus favorisés que d’autres.

En comparant la Chine et l’Algérie, Juliette Dupont montre que ces inégalités ne relèvent pas uniquement des règles européennes, mais aussi de choix politiques et diplomatiques. Le visa devient ainsi un outil de gestion des relations internationales autant qu’un instrument de contrôle des frontières.