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À Constantine, l’audio qui embarrasse le RND et met la wilaya sur la défensive


À Constantine, une conversation fuitée entre Issam Bahri, président de l’Assemblée populaire de wilaya et responsable local du RND, et Lotfi Boucherit, cadre local du parti, a suffi à produire ce que tout scandale politique révèle toujours en premier : non pas seulement des faits, mais une panique. L’échange porte sur la confection de la liste du parti pour les prochaines législatives. On y parle de places, de noms, de rapports de force, de messages envoyés, de candidats à convaincre. Et, surtout, le wali est cité dans une séquence qui a immédiatement enflammé la scène politique locale.

L’affaire aurait pu rester confinée aux rivalités internes d’un parti habitué aux arbitrages discrets. Elle a pris une autre dimension lorsque deux démentis sont venus tenter d’éteindre l’incendie. Le premier, publié sur Facebook par Issam Bahri, affirme que les responsables de la wilaya, « à leur tête le wali », n’ont « aucune relation, absolument aucune », avec le choix des candidats du parti aux prochaines législatives, « ni du point de vue du choix, ni du point de vue de la recommandation ».

Le second démenti est venu de la wilaya elle-même. Dans un communiqué officiel, le diwan de la wilaya de Constantine dit publier le contenu d’« excuses officielles » après la diffusion de la conversation sur les réseaux sociaux. Le texte assure que toutes les interprétations liant cette discussion au wali sont « totalement dénuées de vérité », qu’il n’existe « aucun lien, ni de près ni de loin », entre le wali, les services de la wilaya et le contenu de l’échange. La wilaya parle même d’« interprétations mensongères et calomnieuses » et rappelle « la neutralité totale de l’administration » dans le processus électoral. La neutralité administrative est ainsi réaffirmée avec suffisamment d’insistance pour que l’on comprenne qu’elle avait cessé d’aller de soi.

Puis vint l’étape classique des crises mal maîtrisées : après avoir parlé, on efface. Le post du responsable local du RND comme les excuses relayées par la wilaya ont disparu des pages Facebook concernées. Les démentis étaient censés clore l’affaire. Leur suppression l’a rouverte. Car dans une polémique née d’un audio embarrassant, faire disparaître les mises au point revient rarement à produire de la clarté. Cela ressemble plutôt à une tentative de reprendre le contrôle d’un récit déjà perdu.

Le nom du wali au cœur du malaise politique

C’est ici que le malaise devient politique. Pourquoi une institution administrative intervient-elle dans une affaire qui, en principe, relève de la cuisine interne d’un parti ? Pourquoi une discussion sur une liste RND provoque-t-elle une communication de crise de la wilaya ? Le démenti, censé refermer le dossier, l’installe au contraire au centre du débat.

Dans cet audio de 4 minutes devenu viral, les interlocuteurs discutent sans détour de la fabrique de la liste. L’un évoque les prochaines échéances : « Nous avons encore le temps pour les locales, nous ferons une liste. » Plus loin, le ton devient celui d’une négociation d’appareil. Il est question de profils, de territoires, d’équilibres. « Nous avons des partisans qui ne nous ont pas trahis », dit l’un des interlocuteurs, comme si l’enjeu n’était pas seulement de choisir des candidats, mais de verrouiller un rapport de force.

Le passage le plus sensible concerne l’évocation du wali. Dans l’échange, Bahri dit : « À Ouled Rahmoune, mon choix porte sur le maire et le wali me l’a recommandé. » À lui seul, ce passage ne suffit pas à établir une intervention directe du wali dans la confection de la liste. Mais il explique l’embarras. Le scandale ne tient pas seulement à la preuve formelle d’une instruction administrative. Il tient au fait que le nom du premier responsable de la wilaya circule dans une discussion partisane autour des investitures.

Des allégations sur un possible marché des investitures

La suite ressemble à une scène ordinaire de négociation électorale. « L’as-tu rencontré ? », demande l’un. « Pas encore, je lui ai envoyé un message », répond l’autre. On parle de candidats à approcher, de places possibles, de communes, de marges de manœuvre. À un autre moment, il est question d’une candidature ailleurs : « Il peut se présenter à Oum El Bouaghi. » Il s’agit d’un certain Bouras, que le secrétaire général du RND, Moundir Bouden, aurait recommandé au responsable du parti à Constantine avant de le porter candidat à Oum El Bouaghi.

Rien, dans cette conversation, ne ressemble au discours officiel sur le choix transparent de militants représentatifs. Tout y renvoie plutôt à la mécanique réelle des listes : équilibres internes, recommandations, coups de fil, arrangements, places à négocier.

D’un côté, le RND local affirme que le wali n’a « absolument aucune » relation avec le choix des candidats. De l’autre, une conversation interne laisse entendre que les noms et les rangs se discutent dans un environnement où l’administration territoriale n’est jamais très loin, ne serait-ce que comme référence, pression ou argument.

Plus explosif encore, l’échange évoque deux potentiels candidats, Yacine Zekri et Kamel Boumaza, auxquels les responsables semblent vouloir faire payer leur place sur la liste, en avançant qu’ils auraient déjà acheté leurs positions à l’APW du temps de Saïd Redouane, ancien élu local à Aïn Abid, membre du Conseil de la nation et ancien responsable local du RND. Selon les propos tenus dans la conversation, une place se serait alors négociée entre 5 et 10 millions de dinars. À ce stade, il s’agit d’allégations contenues dans un échange privé. Mais politiquement, elles déplacent l’affaire vers un terrain plus toxique encore : celui d’un possible marché des investitures.

La langue crue des coulisses

Il y a aussi la langue. Celle que les communiqués ne reproduisent jamais. Dans l’audio, les deux responsables ne parlent pas la langue solennelle des réunions organiques ni celle des professions de foi électorales. Ils parlent cru, parfois ordurier, avec des insultes et des expressions vulgaires qui disent autant sur l’atmosphère de ces tractations que les noms et les montants évoqués.

À Constantine, le scandale ne tient donc pas seulement à une phrase. Il tient à ce qu’elle révèle d’un imaginaire politique d’élections où les partis ne ragrdent pas vers leurs bases pour composer leurs listes, mais plutôt vers les centres d’influence. Le RND nie. La wilaya dément. Les intéressés parlent de « mensonge » et de « calomnie ». Mais l’audio, lui, a déjà produit son effet : il a ouvert une fenêtre sur les coulisses d’une investiture, là où les conversations privées révèlent l’état d’esprit des responsables politiques, loin des discours moralisateurs.