Sonatrach n’est pas en panne. Elle n’est pas non plus dans la position confortable que suggère le discours officiel. La compagnie tient encore grâce à ses infrastructures et à un savoir-faire accumulé depuis six décennies. Mais elle avance sous pression. Ses grands gisements vieillissent, la consommation intérieure absorbe une part croissante de la production et l’Europe prépare déjà l’après-gaz.
À la lecture de l’analyse d’Omar Berkouk, le plan 2026-2030 est avant tout une opération de rattrapage après une décennie de sous-investissement. La production pétrolière algérienne a culminé autour de 2007-2008 avant d’entrer dans un déclin tendanciel. Le gaz a amorti le choc et maintenu la production totale d’hydrocarbures autour de 194 millions de tonnes équivalent pétrole en 2023-2024. Mais cette stabilité masque une fragilité. Sonatrach doit investir davantage simplement pour empêcher le recul de ses volumes.
Un rattrapage dans l’amont
Le plan 2026-2030 consacre 75 % de l’enveloppe de développement à l’exploration-production. Cinq cents puits d’exploration et 950 puits de développement sont annoncés. Présenté comme une offensive, ce programme reconnaît surtout le retard accumulé durant les années 2010, lorsque le cadre contractuel avait découragé plusieurs majors et ralenti le renouvellement des réserves.
L’amont a été suffisamment entretenu pour éviter une chute brutale, mais pas assez développé pour convertir le potentiel du schiste, de l’offshore et des bassins profonds en réserves exploitables.
Sonatrach peut encore opérer seule sur les bassins conventionnels qu’elle connaît bien. Mais elle doit s’associer à des partenaires étrangers dès que la technologie, le capital et le risque augmentent. Le schiste, l’offshore profond, la récupération assistée et la pétrochimie lourde exigent des compétences et des financements qu’elle ne peut mobiliser seule. Les accords avec ExxonMobil, Chevron, Sinopec, ENI ou QatarEnergy traduisent cette réalité. Mais tous ne se valent pas. Certains sont actifs, d’autres restent au stade de la lettre d’intention ou de la négociation.
L’abondance ne suffit plus
Le gaz de schiste illustre le piège des grands nombres. L’Algérie disposerait de ressources estimées à 20 000 milliards de mètres cubes. Mais il s’agit de ressources théoriques, pas de réserves commercialement récupérables. Leur exploitation suppose de résoudre des problèmes de coût, d’eau, de fiscalité et d’acceptabilité sociale. Une ressource sous terre n’est pas encore un actif économique.
Le même raisonnement vaut pour la géopolitique. Transmed et Medgaz donnent à l’Algérie un avantage réel. Mais les pipelines ne créent pas les molécules qu’ils transportent. L’influence de Sonatrach dépend de sa capacité à maintenir des volumes exportables après avoir servi le marché intérieur. Celui-ci absorbe déjà près de la moitié de la production, tandis que l’Union européenne diversifie ses fournisseurs et réduit progressivement sa demande de gaz.
La compagnie doit donc produire plus, investir davantage et transformer davantage au moment où ses recettes reculent. Elles sont passées d’environ 60 milliards de dollars en 2022 à 42 milliards en 2025, alors que le plan mobilise 45 milliards de dollars pour l’amont. Ce décalage explique le retour des partenaires internationaux autant que le besoin de technologie.
Produire moins brut
La véritable rupture ne viendra peut-être pas d’un nouveau gisement, mais de la part de la production transformée en Algérie. Sonatrach exporte encore principalement du brut, du gaz, du GNL et des condensats. Le taux de transformation locale est estimé à environ 32 %. L’objectif est de le porter à 50 % grâce au MTBE, au LAB, au polypropylène et aux engrais.
Cette transformation peut créer davantage d’emplois, réduire certaines importations et protéger partiellement le pays contre les cycles du pétrole. Mais elle exige une discipline que Sonatrach a rarement pu maintenir dans la durée. Il faut choisir les projets, tenir les délais, maîtriser les coûts et stabiliser la gouvernance.
Sonatrach conserve les attributs d’une puissance énergétique. Elle dispose de réserves, de compétences, de gazoducs et d’un accès direct à l’Europe. Ce qui lui manque désormais n’est pas le potentiel, mais le temps. La fenêtre se resserre entre le vieillissement de ses champs et la transition énergétique mondiale. La réussite du plan 2026-2030 ne se mesurera pas au nombre d’accords annoncés, mais aux volumes produits, aux projets livrés et à la valeur créée en Algérie.