À Sidi Bel-Abbès, dans l’ouest algérien, certains paysages racontent encore une histoire que le climat et les politiques publiques ont presque effacée. Entre les troncs noueux des caroubiers, deux hommes se serrent la main. Le geste pourrait passer inaperçu. Mais dans un pays où la terre recule chaque année, il prend une autre signification.
C’est là, à l’ombre de ces silhouettes millénaires, que Fouad Maâla, fondateur de l’association Algérie Verte, s’est arrêté au terme d’une tournée qui l’a mené à Maghnia, Tlemcen et Oran. Sur les réseaux sociaux, il est devenu identifiable à une formule qui clôt chacune de ses vidéos : « Khadrâ bi idhni Allah » — verte, si Dieu le veut. En quelques années, cette signature s’est imposée comme le mot d’ordre d’une mobilisation qui dépasse désormais largement son initiateur.
Il ne s’attendait pas à être surpris. Il l’a pourtant été, au point de qualifier Sidi Bel-Abbès de « région du caroubier », soulignant que ce territoire a préservé, envers et contre tout, une part de son équilibre écologique. En face de lui, Sid Ahmed Ayadoun, président de l’association Jeunesse Volontaire.
Deux hommes, deux parcours, une même obsession : redonner au pays sa couleur verte. Aucun protocole, aucune mise en scène. Juste une rencontre de terrain, dans un paysage qui résiste encore. C’est ici que deux dynamiques — nationale et locale — commencent à se rejoindre.
Les caroubiers ne sont pas un décor. Ils rappellent un équilibre ancien que l’Algérie a laissé se dégrader. Capables de survivre là où d’autres espèces disparaissent, ils incarnent une résilience que les politiques de reboisement, souvent mal conçues et sans suivi, n’ont pas su reproduire.
Un pays où la terre recule
Le constat est brutal : entre 30 000 et 50 000 hectares de terres arables disparaissent chaque année. Plus de 80 % du territoire est classé en zone aride ou semi-aride. Même le nord du pays voit ses écosystèmes se dégrader rapidement. Ce sont des terres abandonnées, des villages vidés, des trajectoires interrompues.
Dans ce contexte, planter des arbres devient une nécessité. Mais l’enjeu n’est plus de planter. Il est de faire survivre.
« L’enjeu aujourd’hui n’est plus seulement de planter, mais de garantir la survie des arbres », reconnaît Fouad Maâla. En Algérie, les grandes campagnes de reboisement ont échoué pour une raison simple : l’absence de suivi. Des milliers de plants mis en terre, puis abandonnés. Un an plus tard, il n’en reste presque rien.
À Sidi Bel-Abbès, l’approche est différente. Plus lente, plus ancrée. L’association Jeunesse Volontaire, active depuis plus d’une décennie, maîtrise les contraintes locales : rareté de l’eau, nature des sols, rythme des saisons. Ce savoir empirique devient une ressource stratégique pour Algérie Verte, qui tente de passer d’une logique de mobilisation à une logique de transformation.
Ici, le caroubier s’impose naturellement. Ceratonia siliqua, adapté aux sols pauvres et aux conditions extrêmes, traverse les étés les plus secs et produit des gousses nutritives. En le mettant en avant, Maâla ne valorise pas seulement un symbole local. Il inscrit son action dans une logique écologique cohérente : planter moins, mais planter juste.
Une mobilisation née hors des institutions
Le modèle repose sur une chaîne complète : produire les plants localement, mobiliser des volontaires pour l’irrigation, impliquer les écoles, travailler avec les autorités sans en dépendre. De la graine à l’arbre adulte.
Les ambitions ont suivi : d’un objectif initial d’un million d’arbres, le projet vise désormais cinq millions d’ici 2026. À Sidi Bel-Abbès, 130 000 arbres ont été plantés en quelques semaines. Des chiffres qui impressionnent — mais qui posent une question cruciale : combien survivront ?
Ce qui distingue l’initiative de Fouad Maâla, c’est sa capacité à mobiliser une génération souvent décrite comme désengagée.
Il n’est pas issu d’une structure institutionnelle. Originaire de Batna, dans l’est du pays, il a commencé seul, avec une page Facebook aujourd’hui suivie par trois millions et demi de personnes. De cette base numérique, il a construit une dynamique de terrain, structurant progressivement un réseau national de bénévoles.
Pour nourrir son projet, Fouad Maâla a également regardé ailleurs. En Suisse comme en Chine, il a observé comment d’autres pays ont réussi à reverdir leurs territoires. De ces voyages, il tire un message qu’il répète sur le terrain comme en ligne : rien ne manque vraiment, si ce n’est la volonté de faire.
Cette montée en puissance a attiré l’attention des autorités, qui ont choisi d’accompagner une mobilisation devenue trop visible pour être ignorée.
Dans un pays où plus de 60 % de la population a moins de 30 ans, cette mobilisation change la donne. Face aux incendies, aux pénuries d’eau et aux étés de plus en plus extrêmes, une partie de cette jeunesse quitte les écrans pour agir. Le geste est simple, mais il rompt avec le fatalisme.
Ce qui se joue vraiment
Le basculement est visible. Reçu par le ministre de l’Agriculture, qui s’affiche à ses côtés, Fouad Maâla est désormais intégré à une séquence de communication officielle. Le soutien est réel. Mais il s’accompagne d’une récupération d’une initiative que l’État n’a ni lancée ni structurée.
Sur le terrain, pourtant, l’impulsion reste la sienne.
Depuis des mois, il sillonne le pays, articulant son action avec des associations locales. Mais reverdir l’Algérie ne dépendra pas uniquement d’initiatives citoyennes. Sans politiques publiques cohérentes, sans gestion durable de l’eau, sans lutte efficace contre les incendies et l’urbanisation anarchique, ces initiatives se heurteront rapidement à leurs limites.
La rencontre entre Fouad Maâla et Sid Ahmed Ayadoun n’apporte pas de solution miracle. Elle esquisse une possibilité : celle d’un modèle où initiatives citoyennes et structures locales cessent de s’ignorer.
Sous les caroubiers de Sidi Bel-Abbès, l’enjeu n’est plus de planter des arbres. Il est de savoir combien survivront — et si, cette fois, quelqu’un en assurera le suivi.