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El-Sett, le rutilant biopic sur Oum Kelthoum étonne en bien

Réalisé par Marwan Hamed, le spécialiste des blockbusters égyptiens, ce nouveau film sur la vie de la célèbre cantatrice étonne en bien tant sur le fond que sur la forme. Au passage, "El Sett" éclaire sur les nouveaux nababs du cinéma arabe et offre une chance inespérée à l’acteur algérien Abdelkrim Derradji d’élargir son public.


Il était à deux doigts de rater son coup. Deux doigts, trois semaines à peine. Marwan Hamed avait promis que son biopic sur la mythique diva sortirait l’année de la célébration des 50 ans de sa mort et, ouf de soulagement, quelques jours seulement avant la fin de l’année du cinquantenaire, le 10 décembre 2025 précisément, « El-Sett » était enfin visible dans les cinémas d’Egypte et d’Arabie Saoudite avant de conquérir dans la foulée le reste du monde arabe. De Tanger à Baghdad, Oum Kelthoum reste toujours populaire, autant qu’au Caire. Son auteur, lui, était attendu au tournant, notamment par les professionnels du cinéma qui se revendiquent encore de « la gauche arabe ».

La raison en est simple, la superproduction réalisée par Marwan Hamed a été majoritairement financée par le fond saoudien « Big Time pour les films arabes ». Dans cette affaire, ce n’est pas tant le financement saoudien qui est mis en cause (cela fait quelques années déjà que le Royaume Wahabite investit massivement dans les productions égyptiennes, manne inespérée pour une industrie ébranlée par la chute vertigineuse de la monnaie locale et par la censure étatique), mais plus l’homme à la tête de ce fond, le très contesté Turki Al-Cheikh. Dire que ce puissant jeune cheikh a mauvaise presse au pays des Pyramides est un doux euphémisme.

Tableau de chasse

Pour résumer vite fait l’histoire du contentieux, rappelons qu’avant de s’intéresser au monde de la culture Turki Al-Cheikh était dans le sport business, achetant, pour commencer, des champions de boxe comme on achèterait des petits fours dans une épicerie fine, puis, allant crescendo, jusqu’à se payer le club de foot mythique de la capitale égyptienne, Al-Ahly. Une OPA qui a tourné au fiasco, le magnat saoudien s’étant fait huer par les supporters du club pour sa gestion, décida de se venger en déversant des tonnes de dollars dans une petite équipe cairote (Les Pyramides) pour qu’elle puisse battre et ridiculiser Al-Ahly. Voilà pour l’ambiance !

Ce très proche conseiller du prince héritier et homme fort du pays, Mohammed Ben Salmane, revient sur les bords du Nil dans ses nouveaux kamiss de président de « l’Autorité de divertissement saoudienne ». Désormais Turki Al- Cheikh vise les stars de l’entertainment, et son tableau de chasse est déjà bien garni comme il aime à le montrer sur son compte Instagram. De la star de la comédie populaire égyptienne Mohammad Heneydi au présentateur de talk-show Amr Adib, en passant par les superstars de la chanson comme Amr Diab, Mohamed Mounir Sherine Abdelwahab, on a l’impression qu’il peut tout avoir tout de suite. Et maintenant, avec le fond « Big Time pour les films arabes » qu’il a lancé (plus de 80 millions de dollars selon ses dires), il s’offre le réalisateur Merwan Hamed. Une prise de choix. Merwan Hamed, qui, dès son premier film réalisé à l’âge de 28 ans, « L’Immeuble Yacoubian « (2006), adapté du roman éponyme de Alaa Al-Aswany, s’est imposé en Egypte et dans le monde comme l’enfant prodigue du nouveau cinéma égyptien. Merwan Hamed, le fils du célèbre scénariste feu Wahid Hamed et de la journaliste Zeinab Sweidan, autant dire deux grandes figures dans les milieux intellectuel et artistique d’Egypte. Tout un symbole !

On croit alors tenir notre image d’Épinal. D’un côté, dans le rôle du nouveau nabab du cinéma arabe, un saoudien plein aux as; de l’autre Merwan Hamed, dernier vestige de la vieille industrie cinématographique égyptienne, contraint de se rendre (à la raison du plus fort).

plein les yeux et plein les oreilles

Sauf qu’une tornade vient mettre à mal -pour ne pas dire à plat- cette mise en perspective géopolitique. La tornade, c’est le film « El-Sett » lui-même, follement libre, extrêmement audacieux et incontestablement progressiste. Une liberté que n’aurait peut-être pas eu Merwan Hamed si son film était entièrement produit par le groupe égyptien United Media Services (co-producteur). Déjà, il a pu imposer Mona Zaki dans le rôle d’El- Sett, ce n’était pas gagné d’avance. Victime d’une campagne de dénigrement orchestrée par les médias égyptiens, anciens et nouveaux, pour une scène de décolleté dans un film sans importance, Mona Zaki a été longtemps vilipendée. On pensait qu’elle était quasi-interdite de tournage par la vox populi, la voilà qui revient dans le rôle si convoité d’Oum Kelthoum, quelle belle revanche !

Estimé à 8 millions de dollars, ce film pop-corn de luxe nous en met plein les yeux ( reconstitutions soignées, costumes et mobiliers de l’époque choisis avec gout, de l’action avec une rixe entre bédouins détonante ) et plein les oreilles (bande son quasi-saturée). Direction artistique stylée, couleurs chatoyantes, typos élégantes, tendance « modern-vintage », à la manière du Elvis de Baz Luhrmann. Oum-Kelthoum, Imitation of Life, version optimiste. Tout en énergie et passion, ce biopic de 2H35 fait fonctionner à plein régime les grues pour nous introduire dans ses décors flamboyants: Les cabarets chics de l’époque, le Palais clinquant du roi Farouk, les studios de la Radio égyptienne, les rues du downtown Cairo et les villas bourgeoises du quartier Zamalek… jusqu’aux grands boulevards parisiens et la salle de spectacle l’Olympia, reconstitués en Hongrie. El-Sett s’ouvre donc avec le légendaire concert du 13 novembre 1967 à l’Olympia. C’est la première fois qu’Oum Kelthoum se produit dans un pays non-arabe. Les fans affluent de toute l’Europe, créant des embouteillages monstres dans la capitale française. Ce n’est pas une représentation comme une autre. Quelques mois seulement après la cuisante et humiliante défaite de la Guerre des six jours, la cantatrice décide d’entamer une tournée mondiale pour remonter le moral des troupes, militaires et civiles, de son pays – et par-là même sauver le soldat Nasser.

Robe en satin rose et mouchoir blanc à la main, la cantatrice quitte sa loge pour se diriger vers la scène. Alors que la salle scande « Souma ! Souma ! », une ombre surgit de nulle part et se jette sur la chanteuse. Sidération. Le rideau se lève et Oum Kelthoum, « La quatrième Pyramide d’Egypte », s’effondre…

Une fois qu’il nous a ferré avec cette scène-choc, Merwan Hamed peut dérouler son biopic d’une manière chronologique. Sauf qu’il nous fait l’honneur de laisser le monument Oum Kelthoum et sa mythologie gisants sur la scène de l’Olympia, pour ne s’intéresser qu’à Souma, la femme qui a construit seule, et souvent contre tant d’hommes, sa postérité.

Féministe et jubilatoire

El-Sett est une pure fiction pour échapper aux récits hagiographiques officiels, un éclairage moderne sur la plus grande chanteuse du monde arabe. Un film de divertissement avec un point de vue auteuriste, engagé, perspicace.

Avec la complicité de son scénariste attitré Ahmed Mourad, Merwan Hamed met en vedette une Oum Kelthoum pas spécialement sympathique ou chaleureuse mais dotée d’une intelligence remarquable et d’un calme olympien, de quoi mettre sous le tapis ses pires défauts et ses secrets intimes pour ne retenir finalement que ce côté de battante.

Féministe, le film est la revue des combats menés et gagnés par El-Sett- qu’on préfère traduire par La Patronne plutôt que par La Dame.

Jubilatoire, ce joyeux manifeste ne passe jamais par la case victimaire, même quand Souma affronte les pires tourmentes. Les chansons de la diva ne prennent pas beaucoup de place dans le dispositif du film, l’imposant est ce qui se passe côte Cour.

Son chant pouvait atteindre des sommets de décibels, mais quand elle parle, Souma, c’est toujours à voix basse et lente, dans une économie des mots poétique presque prophétique. Tout est bruit et fureur autours d’elle mais la Sett sait imposer ses silences pour se faire entendre. Plutôt qu’un volcan en éruption, Souma c’est l’eau froide qui tue. Capable de noyer son père de cadeaux pour mieux le renvoyer à ses terres, tenant à distance les ardeurs du poète Ahmed Rami pour le garder indéfiniment à son service, exerçant du chantage sur ses musiciens, sourire aux lèvres, pour être élue à la tête du Syndicat des musiciens, organisant elle-même ses tournées, assurant elle-même le secrétariat.

Croqueuse d’hommes plus jeunes qu’elle, chroniqueuse sirupeuse de sa propre légende, femme puissante et artiste perfectionniste, Oum Kelthoum est menthe à l’eau et mante religieuse dans ce film très hollywoodien sur-Nil.

Tout le talent de Mona Zaki est d’exprimer dans la retenue la froide détermination de l’artiste face aux hostilités des puissants. Quand Souma est critiquée pour son journal, jugé un peu trop gauchiste par une méchante princesse, elle ne prend pas le risque de foutre en l’air sa carrière, elle accepte d’aller faire des courbettes devant Sa majesté. Ce n’est pas Souma qui se soumet, mais le roseau Oum Kelthoum qui plie pour ne pas se rompre. Arrivé au pouvoir, Nasser  lui fera payer ce geste de survie. Du jour au lendemain, la plus célèbre des cantatrices n’est plus présidente du Syndicat des musiciens, et, plus humiliant pour elle, c’est désormais sa rivale Leyla Mourad qui chante à la radio dans les tranches de grande écoute. Quand quelques années plus tard, le raïs se rendant compte de la popularité d’Oum Kelthoum lui propose un concert officiel pour les militaires. On voit Souma dans tous ses états organisant son come-back, sachant saisir cette ultime chance, pour renaitre.

La suite, on la connait. Souma devient Oum Kelthoum, l’Astre de l’Orient. Selon la version officielle, la cantatrice connait son apogée alors qu’elle est sous la coupe du président Nasser devenu son meilleur allié. Le film de Merwan Hamed suggère un autre storytelling, autrement plus exaltant, c’est Nasser, le raïs défait par tant de défaites, qui est sous la coupe d’Oum Kelthoum, et pas le contraire.

Retour à l’Olympia, on comprend mieux pourquoi depuis son sombre bureau du Caire, le président égyptien fume cigarette sur cigarette, rongé par l’inquiétude, suivant de près ce qui se passe à Paris et dans ce music-hall où son « Soft-Power » vient d’être victime d’une agression.

Qui a osé toucher au bien culturel le plus précieux des arabes ? Fin suspense. Finalement, il ne s’agissait pas d’un agent israélien chargé d’anéantir la seule arme que possède Nasser. Ni d’un activiste d’extrême-droite qui n’aurait pas supporté les embouteillages provoqués par la cantatrice arabe. Ô surprise, ô stupeur, ô h’chouma, « l’assaillant » est un algérien, travailleur immigré de son état, un fan maladroit qui, en voulant se prosterner devant la grande chanteuse enfin en chair et en os devant lui, l’a méchamment renversé.

 Introducing l’acteur algérien Abdelkrim Derradji pour la première fois dans un film « étranger ». Alors, il est comment notre Krimo national en « tombeur de pyramides » ? Enfin convaincant ou toujours comme d’habitude ? Patience …

L’équipe du film « El Sett » à Riadh, en Arabie Saoudite

Le destin égyptien de Abdelkrim Derradji

Cette scène est tout à la fois piquante, drôle et émouvante. Pas le temps de vérifier si ce fâcheux incident a réellement eu lieu avant le concert événement pour ne rien rater du face à face Oum-Souma-Zaki, remise de sa chute et de ses émotions -plus de peur que de mal- et Didi Krimo, notre fan balourd, sommé de répondre à la question qui nous concerne tous : « Est-ce ainsi que vous exprimez votre amour aux gens que vous admirez ? ». C’est le moment de l’unique réplique d’Abdelkrim Derradji, en algérois: « Ma mère t’adore, mon père, mes frères t’adorent, toute l’Algérie t’adore, s’ils apprenaient ce que je viens de faire, ils me tueraient, ils me tueraient ! », chouine-t-il. Isolée de son contexte, cette réplique pourrait devenir un mème populaire pour 2026, mais cela ne répond pas à la question de savoir si notre « William Dafoe de Bab-El-Oued » est à la hauteur de ce défi égyptien (Patience, patience…).

On comprend après avoir vu le film que Nabil Asli ait décliné ce rôle, pas assez consistant pour un comédien de sa stature, mais Abdelkrim Derradji a eu mille fois raison de saisir l’opportunité d’aller travailler avec un des plus grands metteurs en scène arabe du moment. Cette séquence finale du film pourrait apparaître comme « paternaliste », elle est surtout bienveillante vis à vis de l’Algérie, autre marqueur à gauche au Caire.

Même financé majoritairement par l’Arabie Saoudite, « El-Sett » est un film profondément égyptien. Pour sauter du coq à l’âne, on pourrait faire remarquer au passage qu’il ne viendrait jamais à l’esprit des égyptiens d’aller chercher ailleurs des réalisateurs pour raconter au cinéma les grandes figures historiques de leur pays.

Ce n’est pas le choix qu’a fait l’Algérie en ce qui concerne le biopic en préparation sur l’Émir Adelkader. Le pays cherche actuellement un cinéaste étranger, de préférence de renom, pour donner un destin international à la figure de l’Emir.

Comme la décision a été prise en haut lieu et depuis longtemps, essayons d’être constructifs. Proposons, à toutes fins utiles, que cette offre d’emploi puisse concerner des « étrangers » proches de nous. Proposons la candidature de Merwan Hamed pour L’Émir. En hommage au cinéma égyptien, aux Magda et Youssef Chahine qui ont fait le film « Gamila l’Algérienne » alors que Djamila Bouhired était encore dans les geôles françaises, pour porter son combat à travers les festivals du cinéma du monde. Mais surtout, raison principale, nécessaire et suffisante, parce que de « L’Immeuble Yacoubian » à « El-Sett« , en passant par « Ibrahim El-Abyed » et « El Feel El Azraq« , le réalisateur égyptien aujourd’hui âgé de 48 ans a largement prouvé qu’il est un excellent faiseur de blockbusters.

Mais peut-être que cette piste a déjà été envisagée par les désignés décideurs, on sait que Madame la Ministre de la Culture s’est rendue avec tout son staff cinéma à la première algéroise d’El-Sett. Au moins, elle aura remarqué, comme nous, que Merwan Hamed a su utiliser les bons et les moins bons côtés d’Abdelkrim Derradji pour composer un personnage romanesque émouvant, marquant, enfin un peu crédible.