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« Les Révoltes de la dignité » : une autre lecture des soulèvements dans le monde arabe

Plus de dix ans après les soulèvements arabes, l’ouvrage collectif Les Révoltes de la dignité propose une lecture renouvelée de ces mobilisations à travers le prisme de la dignité, de la citoyenneté et des résistances ordinaires. En s’intéressant à trois contributions consacrées à l’Algérie, cet article met en lumière des formes souvent méconnues de contestation, de la lutte pour le logement social aux mobilisations étudiantes de 2011, en passant par l’engagement des journalistes lors des événements d’Octobre 1988.


Plus d’une décennie après les soulèvements qui ont bouleversé le monde arabe, l’ouvrage collectif « Les Révoltes de la dignité. Résister dans les mondes arabes méditerranéens » (Editions du Seuil, Mai 2026), dirigé par Leyla Dakhli et Laurence Dufresne Aubertin, propose une lecture originale de ces mobilisations. Loin des seules analyses géopolitiques centrées sur les changements de régime ou les conflits, il met en lumière ce qui constituait le moteur profond des révoltes : la quête de dignité, de reconnaissance et de citoyenneté.

À travers des enquêtes de terrain, des témoignages et une riche cartographie, les auteurs montrent que les révoltes ne naissent pas ex nihilo en 2011, mais s’inscrivent dans des trajectoires plus anciennes de résistances sociales, politiques et citoyennes. L’ouvrage restitue ainsi la diversité des formes d’engagement qui ont traversé les sociétés arabes, des luttes pour le logement aux mobilisations étudiantes, en passant par les combats féministes ou journalistiques.

Dans cet article, nous porterons plus particulièrement notre attention sur les chapitres consacrés à l’Algérie, qui offrent un éclairage précieux sur différentes expressions de la résistance et de la quête de dignité dans le pays. Nous reviendrons sur trois contributions : « L’Endurant l’emporte sur le dur. Trajectoires de résistances dans l’attente de logements sociaux en Algérie », de Laurence Dufresne Aubertin ; « Prendre la rue et retrouver sa dignité. La manifestation étudiante du 12 avril 2011 à Alger », de Layla Baamara ; et « L’Octobre 1988 des journalistes algériens : l’ardeur d’un collectif », de Chloé Nejma Rondeleux.

Plongée dans les coulisses du logement social en Algérie

Le logement social est généralement abordé sous l’angle des chiffres : nombre de logements construits, programmes lancés, listes de bénéficiaires ou encore retards dans les distributions. Plus rarement, l’attention se porte sur celles et ceux qui vivent cette attente interminable, parfois pendant des années, voire des décennies. C’est précisément ce regard que propose la recherche Laurence Dufresne Aubertin, consacrée aux trajectoires des demandeurs de logements sociaux en Algérie.

L’étude s’intéresse moins aux politiques publiques qu’aux individus qui les traversent. Elle raconte le quotidien de familles confrontées à une attente qui finit par structurer leur existence. Derrière chaque dossier administratif se cache une histoire, celle d’un couple vivant dans un logement exigu, d’une famille nombreuse hébergée chez des proches ou encore de parents qui espèrent offrir à leurs enfants un toit digne.

Contrairement aux idées reçues, l’attente n’est pas synonyme d’inaction. Les demandeurs développent au fil des années de véritables stratégies pour défendre leurs droits. Ils multiplient les démarches auprès des administrations, actualisent leurs dossiers, sollicitent les élus locaux, reviennent inlassablement aux guichets et entretiennent un dialogue permanent avec les institutions. Cette persévérance devient une ressource à part entière.

Au-delà de la question du logement, cette recherche éclaire les relations complexes entre les citoyens et l’administration. L’attente apparaît comme un espace où se construisent des rapports de pouvoir, mais aussi des formes d’apprentissage.

Les demandeurs apprennent les règles administratives, maîtrisent les procédures et développent progressivement une connaissance fine des rouages institutionnels.

Cette approche renouvelle profondément le regard porté sur la crise du logement en Algérie. Elle montre que la résistance ne prend pas toujours la forme d’un affrontement. Elle peut aussi s’exprimer dans la patience, dans la répétition des démarches et dans la volonté obstinée de ne pas abandonner.

12 avril 2011 : la marche étudiante qui a brisé le mur du silence

Dans son chapitre « Prendre la rue et retrouver sa dignité. La manifestation étudiante du 12 avril 2011 à Alger », Layla Baamara propose une relecture du printemps algérien de 2011. Alors que cette période est souvent présentée comme un échec, en raison de l’absence d’un soulèvement comparable à ceux de la Tunisie ou de l’Égypte et de la capacité du pouvoir à préserver la stabilité politique, l’auteure invite à dépasser cette vision.

Le 12 avril 2011 demeure une date peu connue du grand public, mais elle occupe une place singulière dans l’histoire de Algérie. Ce jour-là, plusieurs milliers d’étudiants venus de différentes universités du pays convergent vers Alger pour porter leurs revendications dans la rue. Au-delà de la contestation des réformes universitaires, cette manifestation marque un tournant : celui d’une jeunesse qui décide de réinvestir l’espace public et de revendiquer sa dignité.

À l’époque, le monde arabe est traversé par une vague de soulèvements populaires. En Tunisie et en Égypte, les régimes en place viennent de vaciller sous la pression de la rue. En Algérie, le contexte est différent. Si le pays connaît de nombreuses protestations sociales, les grandes manifestations dans la capitale restent fortement encadrées et l’occupation de la rue demeure exceptionnelle.

C’est dans ce climat que les étudiants franchissent le pas. Leur colère naît d’abord des difficultés qui touchent l’université : dévalorisation des diplômes, réformes contestées, dégradation des conditions d’études, manque de perspectives professionnelles. Mais très vite, les revendications dépassent le seul cadre universitaire. Les slogans dénoncent également le chômage, les inégalités, le fonctionnement des institutions et le manque d’écoute des autorités.

Pour ces jeunes, descendre dans la rue constitue déjà une victoire. Beaucoup participent pour la première fois à une manifestation. La peur est bien présente, mais elle s’efface progressivement au contact des autres manifestants. La marche devient un espace où se construit une conscience collective. En occupant les rues d’Alger, les étudiants découvrent qu’ils ne sont pas seuls à partager les mêmes frustrations.

La manifestation est rapidement confrontée à un important dispositif policier. Les cortèges sont bloqués à plusieurs reprises, certains itinéraires sont interdits et des affrontements éclatent lorsque les manifestants tentent de poursuivre leur progression. Malgré ces obstacles, les étudiants réussissent à parcourir une partie de la capitale, offrant une image rarement observée depuis de nombreuses années : celle d’une jeunesse décidée à reprendre possession de l’espace public.

Les effets de cette mobilisation se feront sentir plusieurs années plus tard. Lorsque le Hirak éclate en février 2019, de nombreux anciens étudiants ayant participé aux mobilisations de 2011 se retrouvent au cœur des immenses manifestations populaires. Ils apportent leur expérience, leurs réseaux et une culture de l’engagement forgée huit ans auparavant. Pour eux, le Hirak prolonge un apprentissage commencé bien avant.

Le Mouvement des journalistes algériens : la reconquête d’une dignité professionnelle

Dans « L’Octobre 1988 des journalistes algériens : l’ardeur d’un collectif », Chloé Nejma Rondeleux met en lumière un aspect souvent méconnu des événements d’Octobre 1988 : le rôle joué par les journalistes dans la dynamique de contestation qui accompagne les premières revendications démocratiques en Algérie.

S’appuyant sur un important travail d’archives et de témoignages, l’auteure retrace la naissance du Mouvement des journalistes algériens (MJA), créé quelques mois avant les émeutes d’Octobre 1988. Initialement mobilisés autour de revendications socioprofessionnelles, les journalistes voient leur mouvement prendre une dimension politique lorsque les médias officiels passent sous silence la répression des manifestations. La dénonciation de la censure, la défense de la liberté d’informer et l’exigence d’une presse indépendante deviennent alors le cœur de leur combat.

L’étude montre également que le MJA constitue une expérience inédite d’organisation démocratique. En réunissant des journalistes issus de différents médias, de différentes sensibilités politiques et de diverses appartenances linguistiques, le mouvement parvient à dépasser des clivages profondément ancrés dans la profession. Les assemblées générales, le fonctionnement horizontal, la transparence des débats et la participation collective traduisent une volonté de rompre avec les pratiques autoritaires qui dominaient jusque-là le secteur de l’information.

Au-delà de la seule revendication de la liberté de la presse, Chloé Nejma Rondeleux démontre que cette mobilisation participe pleinement au mouvement démocratique d’Octobre 1988. Les journalistes contribuent à faire émerger un espace public de débat, dénoncent la censure et les violations des droits humains, tout en réaffirmant leur autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Si le MJA disparaît progressivement au début des années 1990, son héritage demeure durable. L’auteure montre que cette expérience collective a profondément transformé les pratiques journalistiques et permis à toute une profession de retrouver une dignité longtemps confisquée par le contrôle de l’État.