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L’Algérie, pays pastoral… qui importe ses moutons de l’Aïd


L’Algérie importera un million de moutons pour l’Aïd el-Adha 2026. Réuni dimanche en Conseil des ministres, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a fixé un cadre à l’opération : le prix de vente de l’ovin importé ne devra pas dépasser 50 000 dinars pour les citoyens. Il a également ordonné aux administrations concernées de suivre « avec rigueur » le processus d’importation et de distribution afin de lutter contre la fraude, le détournement et la spéculation.

La décision vise à éviter la flambée des prix qui accompagne désormais presque chaque année l’approche de la fête religieuse. Mais elle soulève une question plus profonde : comment un pays doté d’un des plus importants cheptels ovins du bassin méditerranéen en vient-il à importer massivement des moutons pour satisfaire sa demande intérieure ?

Sur le papier, l’Algérie dispose pourtant d’atouts considérables. Selon les données de l’Office national des statistiques, le cheptel ovin dépassait 30 millions de têtes en 2021, soit l’écrasante majorité du cheptel national. Les vastes zones steppiques des Hauts-Plateaux, qui s’étendent de Tlemcen à Tébessa, constituent depuis des siècles un espace pastoral privilégié. L’élevage y repose sur des races reconnues pour leur adaptation aux milieux arides, comme Ouled Djellal, dominante sur les marchés de l’Aïd, mais aussi Rembi, Hamra ou Berbère. À cela s’ajoute une tradition d’élevage profondément ancrée dans les économies rurales.

Avec un tel potentiel, la dépendance aux importations relève presque de l’absurde économique.

Une filière puissante mais profondément désorganisée

Mais derrière l’apparente abondance du cheptel se cache une filière fragile, dont les dysfonctionnements sont régulièrement pointés depuis plusieurs années. Le débat est d’autant plus sensible que les statistiques elles-mêmes sont contestées. Un recensement du cheptel lancé en 2023 avait déclenché une vive polémique lorsque le ministère de l’Agriculture avait affirmé que le nombre réel de moutons ne dépasserait pas 17 à 19 millions de têtes, bien en deçà des 30 millions régulièrement avancés auparavant, révélant les incertitudes qui entourent encore l’état réel de la filière.

Dans une analyse récente, Twala rappelait que la filière des viandes rouges représente près de 700 milliards de dinars de chiffre d’affaires, soit environ 17 % de l’agriculture nationale, tout en restant, selon les constats de la Cour des comptes, « profondément désorganisée ». L’économie informelle y occupe une place déterminante : dans certaines wilayas, moins de 20 % des abattages passent par les circuits officiels, laissant une large part du marché aux intermédiaires et aux circuits parallèles. Dans ces conditions, l’importation de moutons est moins le signe d’un déficit de cheptel que le symptôme d’une filière mal structurée, incapable de relier efficacement éleveurs et consommateurs.

La transformation silencieuse du pastoralisme algérien accentue ces dysfonctionnements. Les sécheresses répétées ont dégradé les parcours steppiques, réduisant les ressources fourragères naturelles. Les éleveurs dépendent davantage des aliments concentrés — orge, maïs ou son — dont les prix ont fortement augmenté ces dernières années. Parallèlement, les circuits de commercialisation restent fragmentés, favorisant les marges d’intermédiation et la spéculation saisonnière.

Résultat : malgré l’abondance théorique du cheptel, les prix du mouton pour l’Aïd ont continué de grimper, dépassant souvent 80 000 à 100 000 dinars sur certains marchés.

Le mouton, instrument politique

Dans ce contexte, l’importation peut être un instrument de stabilisation rapide. En injectant un million de têtes sur le marché, les autorités espèrent contenir les anticipations spéculatives et offrir un prix de référence accessible aux ménages.

Mais le recours à cette solution de facilité pour la deuxième année consécutive révèle aussi les limites d’une régulation conjoncturelle face à des problèmes structurels. À court terme, l’opération peut calmer les tensions sur les prix. À plus long terme, elle illustre surtout la difficulté d’un État à réformer en profondeur une filière pourtant centrale pour l’économie rurale.

Dans un pays façonné par les grands espaces steppiques et une longue tradition pastorale, l’importation de moutons pour l’Aïd tient ainsi du paradoxe économique. Ce n’est pas tant une réponse agricole qu’un instrument politique destiné à contenir une pression sociale devenue récurrente.