La présence des entreprises technologiques chinoises dans le Sud global est souvent lue à travers le prisme de la rivalité géopolitique avec l’Occident. L’entretien de Maghreb Émergent avec Tinhinan El Kadi invite à déplacer le regard. À rebours des lectures simplistes, elle rappelle que « la raison principale de la globalisation des compagnies chinoises de la tech est liée à la structure de l’économie chinoise elle-même ». Autrement dit, avant d’être stratégique, l’expansion est industrielle.
Le point de départ est connu mais rarement appliqué au numérique : la surcapacité. À partir du milieu des années 2010, la Chine fait face à un excédent massif dans certains segments, notamment les équipements télécoms. « On compte l’excédent en fibre optique à plus de 50 % », souligne-t-elle. Cette pression interne pousse les entreprises à chercher des débouchés. En face, les pays du Sud — dont l’Algérie et l’Égypte, objets de son doctorat en économie du développement à Oxford — accusent un retard d’infrastructure et un déficit de financement.
Ce retard est documenté. Selon l’International Telecommunication Union, près de 2,6 milliards de personnes dans le monde restent encore non connectées à Internet, principalement dans les pays du Sud. La rencontre des deux dynamiques produit une « alliance des intérêts » : capacité excédentaire d’un côté, besoin de modernisation de l’autre.
Ce mouvement s’inscrit dans l’évolution de l’initiative lancée en 2013 par Xi Jinping. Les estimations disponibles convergent vers un ordre de grandeur proche de 1 000 milliards de dollars d’investissements cumulés depuis 2013, selon des institutions comme l’American Enterprise Institute ou la World Bank.
Un modèle intégré, au-delà des prix
Initialement centrée sur les ports, routes et chemins de fer, la « nouvelle route de la soie » s’est progressivement dotée d’un volet numérique. « À partir de 2015, il y a une volonté d’ajouter la data et l’aspect digital », explique El Kadi. La pandémie de Covid-19 a accéléré ce basculement, en révélant l’importance des réseaux, du e-gouvernement et de l’éducation à distance.
Mais la compétitivité chinoise ne se réduit pas à des prix bas — même si ceux-ci restent déterminants, avec des équipements « 20 à 30 % moins chers que leurs compétiteurs ». Elle repose sur un modèle intégré. Les entreprises comme Huawei ou ZTE arrivent avec un « package deal » combinant technologie, financement et mise en œuvre. « Il n’y a pas seulement la technologie, mais aussi le financement et la réalisation », insiste la chercheuse. Les grandes banques publiques chinoises — China Ex-Im Bank ou China Development Bank — fournissent des crédits concessionnels, là où les concurrents européens comme Ericsson ou Nokia ne disposent pas du même levier.
Cette articulation entre industrie et finance donne aux groupes chinois un avantage structurel dans les économies à contrainte de capital. Elle alimente aussi une ambiguïté sur leur nature. Sont-ils des instruments de l’État chinois ? El Kadi appelle à la nuance. « La relation entre les compagnies et l’État est compliquée », dit-elle, rappelant les tensions récentes entre le pouvoir et certaines grandes firmes technologiques. La concurrence entre Huawei et ZTE, souvent plus intense que celle avec leurs rivaux occidentaux, témoigne d’un paysage loin d’être monolithique.
Pour les pays partenaires, les bénéfices sont tangibles. Déploiement accéléré de réseaux 4G et 5G, extension de la couverture dans les zones rurales, construction de data centers : la modernisation est rapide. Mais elle est asymétrique. La question centrale n’est pas l’accès. C’est le développement. L’un des apports les plus éclairants de l’entretien concerne le transfert technologique. Les entreprises chinoises investissent massivement dans la formation — notamment à travers les « Huawei ICT Academies » implantées dans les universités. Pourtant, « ce n’est pas nécessairement un transfert qui permet une remontée de filière », prévient El Kadi. Il s’agit davantage d’un apprentissage de l’usage que d’une appropriation des capacités de production.
Le verrouillage technologique
Ce décalage alimente un risque bien connu en économie industrielle : le verrouillage technologique. « On se retrouve avec un écosystème où ingénieurs et infrastructures sont spécialisés dans une technologie donnée », explique-t-elle. Le coût de bascule vers d’autres fournisseurs devient alors prohibitif. Le phénomène n’est pas propre à la Chine, mais il est ici amplifié par l’ampleur des déploiements et l’intégration des offres.
Le cas algérien illustre les limites de cette dynamique. L’expérience d’une usine d’assemblage de smartphones liée à Huawei s’est soldée par un retrait, sur fond de tensions autour du taux d’intégration locale. « Tout venait de Chine, même les boîtes », rapporte El Kadi. L’industrialisation promise s’est révélée largement fictive, faute d’une base productive locale capable de s’insérer dans la chaîne de valeur.
La question de la souveraineté numérique prolonge cette ambiguïté. De nombreux pays exigent désormais la localisation des données sur leur territoire. Les entreprises chinoises se sont positionnées comme partenaires clés dans la construction de data centers. Mais « on se retrouve avec une souveraineté superficielle », observe la chercheuse : si les données sont stockées localement, leur traitement et leur gestion restent souvent assurés par des acteurs étrangers. La valeur — économique et stratégique — continue ainsi de se concentrer hors du pays.
L’IA, accélérateur de dépendance
L’essor de l’intelligence artificielle pourrait renforcer ces tendances. Les besoins en infrastructures — notamment en « hyperscalers », ces gigantesques centres de calcul — explosent. Les États-Unis et la Chine dominent ce segment, avec des acteurs comme Amazon Web Services, Microsoft Azure, Alibaba Cloud ou Tencent Cloud. Les pays du Sud disposent d’atouts — coût de l’énergie, potentiel solaire — mais restent dépendants de technologies et de capitaux extérieurs.
Face à cette configuration, la recommandation d’El Kadi relève d’une prudence stratégique : « diversifier les partenaires technologiques » et exploiter la concurrence entre fournisseurs. Une forme de « hedging » industriel, visant à éviter une dépendance excessive à un seul écosystème.
En résumé, la route de la soie numérique chinoise met les économies émergentes devant un dilemme classique, mais à une échelle inédite. Elle offre une modernisation rapide, financée et techniquement maîtrisée. Mais elle ne garantit ni autonomie technologique, ni montée en gamme industrielle. Dans cette tension entre rattrapage et dépendance, se joue une part décisive de la géopolitique du XXIe siècle — celle où la maîtrise des infrastructures numériques vaut autant que celle des routes et des ports d’hier.