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Baowu à Annaba : le phosphore de Gara Djebilet change de valeur

China Baowu, numéro un mondial de l’acier, étudie un projet sidérurgique en Algérie. Le groupe chinois travaille aussi pour l’industrie des batteries. Une de ses principales filiales a même breveté des procédés qui utilisent du fer et du phosphore pour fabriquer des matériaux destinés aux batteries lithium-fer-phosphate. De quoi regarder autrement le principal défaut de Gara Djebilet.


Photo DR.

Le phosphore est depuis toujours le point faible de Gara Djebilet. Le minerai de Tindouf contient beaucoup de fer, mais aussi une proportion de phosphore trop élevée pour une utilisation sidérurgique directe. Une étude publiée dans Physicochemical Problems of Mineral Processing mesure 56,58 % de fer et près de 1 % d’oxyde de phosphore dans l’échantillon analysé. Les chercheurs soulignent surtout la difficulté de séparer les deux éléments, intimement mêlés dans une partie du minerai.

C’est dans ce contexte qu’arrive China Baowu. Le groupe a produit 124,76 millions de tonnes d’acier en 2025, presque deux fois les 63,43 millions d’ArcelorMittal. L’Algérie entière en a produit 5,5 millions. Le rapport de force industriel donne la mesure du partenaire avec lequel Alger vient d’ouvrir les discussions.

Le 11 août, le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab a reçu une délégation de Baowu pour examiner des investissements dans la sidérurgie bas carbone. À ce stade, il s’agit bien de discussions. Aucun montant, aucune capacité d’usine ni calendrier ferme n’ont été annoncés.

L’intérêt du groupe chinois ne se limite cependant pas à la remise en marche d’une usine à Annaba. Baowu consomme à lui seul des volumes considérables de minerai et développe des chaînes industrielles qui associent approvisionnement, transformation et débouchés. L’Algérie réunit du minerai, du gaz naturel, une industrie sidérurgique déjà familière de la réduction directe et un accès méditerranéen proche de l’Europe.

Cette combinaison compte. La production algérienne de fer obtenu par réduction directe est passée de 3,1 millions de tonnes en 2021 à 5 millions en 2025. Le pays dispose donc déjà d’une base industrielle sur laquelle Baowu peut construire.

Le précédent saoudien

Baowu applique déjà cette logique hors de Chine. Son projet en Arabie saoudite fournit un précédent beaucoup plus instructif que les déclarations générales sur le partenariat algéro-chinois.

En 2023, Baosteel, principale filiale cotée du groupe, s’est associée à Saudi Aramco et au fonds souverain Public Investment Fund pour créer une usine intégrée à Ras Al-Khair. Le projet porte sur une capacité annuelle pouvant atteindre 1,5 million de tonnes de tôles d’acier. L’installation doit utiliser du gaz naturel pour transformer directement le minerai de fer avant son passage dans un four électrique. Aramco estime que cette filière peut réduire les émissions de carbone jusqu’à 60 % par rapport à la sidérurgie traditionnelle au haut-fourneau. L’équipement est aussi conçu pour pouvoir utiliser ultérieurement de l’hydrogène.

Le rapprochement avec l’Algérie ne signifie pas que Baowu reproduira ce projet à Annaba. Il permet en revanche de comprendre ce que recherche le groupe. En Arabie saoudite, Baosteel ne vend pas simplement une technologie. Il devient copropriétaire de l’usine et associe son savoir-faire sidérurgique au gaz saoudien et aux débouchés industriels du royaume.

L’Algérie présente une configuration différente mais dispose de plusieurs des mêmes cartes. Le gaz y est disponible, la réduction directe y fonctionne déjà à grande échelle et Gara Djebilet fournit une ressource minière nationale. Annaba ajoute le port, le complexe d’El Hadjar et la proximité de marchés consommateurs d’acier.

La taille de Gara Djebilet ne suffit pas à faire sa valeur. Celle-ci dépend aussi de la capacité à transformer le minerai et à valoriser ce qui en est extrait.

Le fer constitue le produit évident. Le reste a longtemps été compté comme une charge. Avec un groupe aussi intégré que Baowu, cette frontière entre produit et déchet devient moins nette.

Baowu fournit déjà l’industrie des batteries

Le groupe s’est aussi diversifié dans les matériaux pour batteries. Baowu Carbon Technology, l’une de ses filiales, produit notamment des composants destinés aux batteries lithium-ion. Sa filiale Lanzhou Baohang New Energy Materials a développé à Lanzhou une importante capacité de matériaux d’anode et de graphitisation destinée notamment aux véhicules électriques et au stockage d’énergie.

Une autre entreprise du groupe fournit un lien encore plus direct. TISCO, le grand sidérurgiste de Taiyuan intégré à China Baowu, a développé un fer ultrapur baptisé YT01-D spécifiquement destiné aux batteries lithium-fer-phosphate. TISCO le classait en 2023 parmi ses dix nouveaux produits lancés pour la première fois sur le marché chinois.

Baowu est donc déjà présent dans la chaîne industrielle du lithium-fer-phosphate.

Cette compétence prend un relief particulier avec un brevet déposé dès 2009 par Baosteel et l’Anhui University of Technology. Les chercheurs y utilisent des résidus de sidérurgie contenant simultanément du fer et du phosphore pour produire un matériau destiné aux batteries lithium-fer-phosphate. Le principe consiste à récupérer ce qui constituait jusque-là une matière encombrante pour en faire un produit de plus grande valeur.

Le brevet couvre des matières présentant des teneurs en phosphore du même ordre que celle mesurée à Gara Djebilet. L’un des essais est mené avec un matériau contenant environ 0,84 % d’oxyde de phosphore. L’étude du minerai algérien arrive à environ 0,92 %.

La comparaison s’arrête là. Baosteel travaillait sur un résidu d’aciérie et non sur le minerai oolithique de Tindouf. Elle montre néanmoins que le groupe a déjà travaillé sur le problème industriel qui intéresse directement Gara Djebilet, celui d’un matériau où fer et phosphore sont associés.

Le phosphore n’est plus seulement un coût

Le phosphore ne devient pas pour autant un nouvel eldorado. Il reste d’abord un problème à résoudre. L’étude minéralogique de Gara Djebilet montre qu’il est dispersé à différents endroits du minerai et parfois emprisonné dans les mêmes grains que le fer. Cette structure explique pourquoi la séparation est difficile et pourquoi les procédés doivent encore démontrer leur efficacité à l’échelle industrielle.

Jusqu’ici, la déphosphoration est comptée comme un coût nécessaire pour rendre le minerai utilisable. La récupération du phosphore ajoute un revenu potentiel à l’autre bout du traitement. Le fer part vers l’acier. Le phosphore, s’il peut être isolé avec une pureté suffisante et à un coût compétitif, entre dans une autre chaîne industrielle.

À quelques dixièmes de pourcentage, la teneur paraît faible. À l’échelle de millions de tonnes de minerai, elle représente pourtant des dizaines de milliers de tonnes de matière. La question industrielle devient alors celle de la récupération. Il faut savoir quelle proportion du phosphore peut être isolée, sous quelle forme, à quel niveau de pureté et à quel coût.

Aucun engagement public ne permet de dire aujourd’hui que Baowu compte fabriquer des batteries en Algérie avec le phosphore de Gara Djebilet. Mais les faits disponibles suffisent déjà à déplacer le débat. Baosteel a étudié la transformation de matières mêlant fer et phosphore en matériaux pour batteries. TISCO fournit déjà du fer à l’industrie du lithium-fer-phosphate. Baowu Carbon produit des matériaux pour batteries et Baosteel construit en Arabie saoudite une sidérurgie fondée sur la réduction directe au gaz.

Le phosphore de Gara Djebilet reste une pénalité tant qu’il demeure dans le minerai de fer. Une fois séparé, il peut devenir un coproduit. L’enjeu n’est donc plus seulement de déterminer combien coûtera son élimination. Il faut désormais calculer combien peut valoir ce que l’on voulait jusque-là retirer.