Il y a, autour des lagons d’El-Gouna, des oiseaux au long cou d’une élégance extrême : aigrettes, hérons, spatules et flamants… Mais là, il semblerait que ce soit un balashūn, d’après un journaliste syrien, sans doute une grande aigrette, très haute et élancée, avec son cou en S, qui ait décidé de quitter la lagune pour s’aventurer sur la pelouse du Mistiqa Garden, le restaurant où se déroulaient les dîners officiels du festival d’El-Gouna (15-23 octobre).
Dans ce décor bucolique, avec de délicieux mets orientaux à table et un vent légèrement tiède pour accompagner les discussions entre festivaliers, fallait-il vraiment poser la question qui risque de fâcher ?
Le critique algérien Fayçal Chibani n’a pas hésité à interpeller son collègue égyptien Andrew Mohsen, le nouveau directeur artistique du festival, pour lui demander pourquoi il n’y avait aucun film algérien dans cette 9e édition du GFF (El-Gouna Film Festival).
Andrew Mohsen a déclaré qu’il en était lui-même le premier désolé. Le dernier film de Mounia Meddour, Malika, ne l’a pas convaincu, pas plus que L’Arabe de Malek Bensmaïl (qui avait obtenu une aide de postproduction à El-Gouna il y a deux ans). Quant aux films de Hassan Ferhani, Aléa Jacarandas, et d’Amin Sidi-Boumediene, Les Derniers Jours de R.M., ils sont eux aussi trop « francophones » pour représenter l’Algérie, estime Andrew Mohsen.
« Et Poupiya, est-ce que tu as vu cette comédie que j’aime beaucoup ? », insiste Fayçal Chibani en bon ambassadeur des films algériens.
Non, le film de Yacine Bouaziz n’a pas été proposé à El-Gouna : la production a préféré le soumettre au Festival du Caire, qui aura lieu du 10 au 21 novembre.
Heureusement, la discussion entre les deux amis a vite bifurqué vers leur deuxième passion, le foot, et on a pu passer au dessert en commentant le match PSG-Barcelone, sous l’œil amusé (ou interloqué, allez savoir) des balashūn.
Si Fayçal Chibani connaît bien les circuits du cinéma de la région MENA, c’est parce que, en plus de collaborer comme critique à divers médias arabes en ligne (dont l’influent Fassla), il a longtemps travaillé pour le Festival des films arabes d’Oran, d’abord comme chargé de communication, puis comme directeur artistique.
Il vient d’y être remplacé par Nabila Rezaïgue, qui occupait le même poste au Festival d’Alger avant d’être remplacée par Nadia Meflah, laquelle s’occupait de la programmation du festival « Cinéma et femmes » de Saïda. Celui-ci se retrouve sans directrice artistique pour le moment car, comme dit la chanson célèbre, Saïda est loin et la machina (le train) a toujours du retard.
Cette mise à l’écart ne semble pas gêner outre mesure Fayçal Chibani. Mieux, il est content d’avoir plus de temps à consacrer à son documentaire pour la télévision algérienne autour du film patrimonial de Mohamed Lakhdar-Hamina, Chronique des années de braise.
Il a profité de son séjour à El-Gouna pour interviewer à cet effet (avec son téléphone portable et des micros adéquats) les deux vétérans de la critique arabe, le Libanais Ibrahim Al-Arris et l’Égyptien Tarek Al-Shenawy.
Ce qui ne l’a pas empêché ensuite d’envoyer, tard dans la nuit, des textos à l’envoyé spécial de Twala pour lui demander, toujours pour les besoins de son documentaire, les contacts de Gilles Jacob (ancien président et délégué général du Festival de Cannes) et ceux de Wassyla Tamzali (qui avait accompagné sur la Croisette l’équipe du film primé en 1975).
En voilà un qui aura rentabilisé comme il faut son séjour à El-Gouna. Mais il n’est pas le seul…
Paradis Plage
S’il n’y avait aucun film algérien dans les programmes officiels du GFF, deux Algériennes ont été sélectionnées par CineGouna Funding.
Sur les 310 candidatures pour cette édition, 13 projets en développement ont été retenus (10 fictions, 2 documentaires et 1 film d’animation), ainsi que six films en postproduction (3 fictions et 3 documentaires). Les projets participants venaient de 11 pays arabes et sont coproduits par 9 autres nations.
Dans la catégorie des projets en développement, on retrouve Zoulikha Tahar. Après sa web-série E’sserdines, produite et diffusée par Arte, et un court métrage sur son frère, la jeune Oranaise, accompagnée de sa productrice Manon, est venue défendre le projet de son premier long métrage de fiction, Paradis Plage.
Dans la catégorie des aides à la postproduction, on retrouve la réalisatrice Sofia Djama (Mollement, un samedi matin et Les Bienheureux), qui vient de terminer le tournage, principalement à Marseille, de son deuxième long métrage, Jeudi moins le quart.
Pour les candidats, l’enjeu est d’abord financier : trouver de l’argent pour développer ou achever son film, de préférence en cash, sinon en services.
Ce petit monde du cinéma a fait bien plus qu’échanger des cartes de visite : plus de 140 rendez-vous professionnels, 40 récompenses distribuées à 16 projets et une enveloppe globale dépassant 350 000 dollars, en cash et en prestations.
Pour cette 9e édition, le jury de ce fonds était lui aussi féminin, composé de la réalisatrice égyptienne Nadine Khan, de la productrice palestinienne Hanna Atallah et de la productrice allemande Dorothe Beinemeier.
Zoulikha Tahar a été la première à pitcher son projet devant le jury. D’après ce qu’on a compris du projet, on pourrait situer Paradis Plage entre Mustang de la Turque Deniz Gamze Ergüven et Virgin Suicides de Sofia Coppola : un film initiatique avec quatre adolescentes oranaises, qui habitent à Aïn El Turk, pas loin de Paradis Plage, et vont être confrontées à la violence de la vie.
Après une présentation impeccable de son projet, Zoulikha Tahar a passé la semaine à rencontrer d’éventuels partenaires, lors de rendez-vous professionnels organisés par CineGouna dans des hôtels de luxe.
Tout allait plutôt bien jusqu’à la veille du palmarès. Un dernier rendez-vous avec les membres du jury a fait basculer l’optimisme de la semaine.
« C’était épouvantable. À un moment, j’ai cru que je revivais les mésaventures des Roumains exilés en Norvège dans le film Fjord du Roumain Cristian Mungiu. »
Fjord à Aïn Turk
Pour rappel, Fjord, Palme d’or à Cannes et acclamé à El-Gouna, raconte l’histoire d’une famille roumano-norvégienne, conservatrice, qui se heurte à une société norvégienne qui, au nom de la protection de l’enfance et de la liberté individuelle, veut lui retirer la garde des enfants.
« Pendant ce rendez-vous, poursuit Zoulikha Tahar, les membres du jury me posaient des questions sur les adolescentes que je comptais faire jouer dans mon film. “Sont-elles réellement mineures, ou allez-vous utiliser des jeunes filles adultes qui font plus jeunes que leur âge ?” “Il y a des scènes de nuit dans un casino : les protagonistes viendront-elles avec leurs parents, ou pas ?” “Combien d’heures par jour comptez-vous les retenir pour le tournage du film ?” “Y a-t-il des lois en Algérie qui régissent l’emploi des mineurs ?” »
L’entretien a été tellement déstabilisant pour la réalisatrice que, le lendemain, elle s’est rendue à la cérémonie du palmarès en traînant les pieds, et pas seulement parce qu’elle est enceinte jusqu’au cou, pour reprendre l’expression consacrée.
Après un concert donné par un orchestre philharmonique égyptien entièrement féminin, qui a repris toutes les ritournelles de Dalida, à faire fuir au large de la mer Rouge tous les balashūn d’El-Gouna, sauf ceux qui sont sourds, est enfin arrivée l’heure de la remise des prix.
Et, ô divine surprise, le grand prix, doté de 15 000 dollars, est revenu au projet de Zoulikha Tahar.
Et, comme un bonheur ne vient jamais seul, Paradis Plage a également décroché 5 000 dollars de prestations d’accompagnement à l’écriture du scénario, offertes par A.A. Films.
La jeune Oranaise, qui vit désormais à Paris, n’a pas pu retenir sa joie : des larmes, des cris, des embrassades, il ne manquait plus que les youyous.
« Je pensais que le jury était wokiste, finalement non, il voulait juste s’assurer que le film se ferait sous de bons auspices. »
De son côté, Sofia Djama est repartie bredouille.
Ironie de l’histoire, c’est El-Gouna qui l’avait invitée après avoir attribué à son film Jeudi moins le quart un prix de 5 000 dollars, en septembre, dans le cadre du programme Final Cut de la Mostra de Venise.
« Ils n’ont pas aimé mon film, c’est tout », dit-elle, tout en exprimant le regret d’avoir perdu une semaine pour rien.
« On n’a pas les moyens de faire un montage dans de bonnes conditions, ce n’était pas la peine de prendre le risque de perdre du temps. »
Nouvelle vague venue de l’Ouest ?
Zoulikha Tahar espère qu’avec cet important prix obtenu à El-Gouna elle aura plus de chance quand elle déposera, au printemps, son film auprès des fonds algérien (FDATIC) et français (Cinéma du monde).
D’ici là, elle peut se permettre trois mois de réécriture du scénario avec sa partenaire Kawthar Adimi, l’écrivaine algéroise avec qui elle avait déjà coécrit la série E’sserdines.
Il lui restera ensuite à trouver un distributeur, et au moins une chaîne de télévision, pour pouvoir commencer le tournage, fin 2027 ou début 2028.
À peine l’annonce du palmarès publiée, la réalisatrice a reçu plein de messages de félicitations, dont un du producteur algérien Yacine Medkour, de la société 2 Horloges, avec qui elle s’était très sérieusement frittée lors du tournage de la série E’sserdines, dont il assurait la production exécutive.
Mais c’est bien connu : l’argent ramène la paix dans les cœurs et du baume dans les affaires.
D’autres jeunes Algériens étaient à El-Gouna, sélectionnés par le programme « Talents émergents du monde arabe » : le réalisateur de courts métrages Ahmed Reggad, d’Aïn Sefra, la critique de cinéma Rabia Elmerebi, d’Aïn Témouchent, et l’acteur algérois Aymen Tighiouart.
Si ce dernier, depuis son apparition dans un court métrage sélectionné à Cannes, n’avait pas échappé à nos radars, El-Gouna a été l’occasion de découvrir les deux autres.
Leurs histoires, tout aussi passionnantes, prouvent qu’une nouvelle génération est en train d’inventer le cinéma algérien de demain.
Les balashūn ont fini par regagner la lagune ; eux sont repartis avec un prix, des carnets de contacts et l’idée têtue que le cinéma algérien de demain n’attendra pas qu’on l’invite.
Ils méritent qu’on y revienne au plus vite, dans un article à part.