Il arrive aux chefs d’État de se mettre en colère. Mais la colère de Abdelmadjid Tebboune, telle que rapportée par Louisa Hanoune après leur entrevue, a une tonalité particulière. Non pas dirigée contre ses adversaires, l’opposition ou les forces obscures d’un complot extérieur — thèmes familiers de la politique algérienne — mais contre… ses propres chiffres. D’après Mme Hanoune, le président a exprimé son agacement face à des données erronées que son administration lui présente. Dit autrement, l’homme qui gouverne l’Algérie depuis bientôt six ans réalise que son tableau de bord n’était peut-être qu’une peinture abstraite.
Dans tout système politique, les chiffres racontent une histoire. Mais encore faut-il qu’ils soient exacts. Gouverner avec des données faussées revient à piloter un navire dans la brume avec une boussole détraquée. Cette scène, révélée par Hanoune presque malgré elle, expose une fragilité structurelle, car la présidence algérienne fonctionne dans un environnement où l’information n’est pas un instrument d’évaluation mais un outil de conformité. Les administrations produisent les chiffres qu’elles croient attendus, non ceux qui reflètent la réalité.
C’est un mal ancien. Depuis des décennies, l’État algérien entretient une culture bureaucratique où l’objectif n’est pas de dire ce qui est, mais d’éviter ce qui pourrait déplaire. Le résultat est un gouvernement qui navigue à l’aveugle, traversant des crises économiques, sociales ou institutionnelles en s’appuyant sur des rapports édulcorés. La colère présidentielle n’est donc pas la découverte d’un dysfonctionnement ponctuel, mais la confirmation d’un système qui ne sait plus transmettre de l’information fiable.
L’ironie est que ce constat survient précisément au moment où le pays affirme vouloir transformer en profondeur son modèle économique. L’industrialisation des filières, la diversification hors hydrocarbures, la réforme bancaire, l’investissement étranger — tous ces chantiers nécessitent des données précises, transparentes et continuellement actualisées. Aucun investisseur, aucun partenaire, aucun technicien ne peut travailler correctement dans un environnement où la réalité statistique est variable selon les étages de l’administration.
Qui gouverne vraiment ?
Si les chiffres sont faux, qui gouverne vraiment ? Le président ? Ou les multiples filtres bureaucratiques qui transforment l’information à mesure qu’elle remonte vers le sommet ? Une administration qui maquille les indicateurs est une administration qui gouverne à la place du politique. Elle décide ce qu’il doit savoir, et ce qu’il ne doit pas savoir. La supposée colère présidentielle, qu’elle soit réelle ou exagérée, révèle une inquiétude bien plus profonde, à savoir l’effritement du lien entre décision et connaissance.
Le problème ne se limite pas à l’économie. Les statistiques sociales, le chômage, l’inflation réelle des ménages, l’état du secteur de la santé, la performance éducative, la violence urbaine, la corruption administrative — tout cela dépend d’un flux d’informations honnêtes. Sans ces données, les politiques publiques deviennent des slogans, les réformes se réduisent à des incantations et l’évaluation finit par relever de la fiction.
Il serait tentant de croire que cette crise de l’information est uniquement technique. Elle est politique. Dans un système où l’autorité se confond avec l’infaillibilité, produire un chiffre qui déplaît est un acte risqué. La solution n’est donc pas un simple changement de staff, mais un changement de culture, c’est-à-dire un État qui accepte la vérité, même lorsqu’elle dérange.
Le plus inquiétant dans cette affaire n’est pas que les chiffres soient faux. C’est que personne, jusqu’à présent, n’avait intérêt à dire qu’ils l’étaient. La déliquescence ne commence pas avec une erreur mais plutôt avec l’impossibilité de la signaler. Dans un pays qui ambitionne de moderniser son économie et son administration, la vérité statistique devient un capital stratégique. Elle coûte moins cher qu’un mégaprojet mais rapporte infiniment plus, en restaurant confiance, stabilité et crédibilité. L’Algérie n’a pas besoin d’un président en colère. Elle a besoin d’un système qui n’ait plus peur de lui dire la vérité.