Dans les capitales du Nord, la lutte contre la corruption internationale figure en bonne place dans les discours officiels. Elle y est décrite comme une exigence morale, un impératif juridique et, à l’occasion, un marqueur civilisationnel. Sa mise en œuvre, en revanche, obéit à des considérations plus prosaïques, souvent liées à la stabilité des marchés et à la prévisibilité des flux financiers. L’argent mal acquis, lorsqu’il transite du Sud vers le Nord, change rarement de nature. Il change surtout de statut, cessant d’être un scandale pour devenir un actif.
Tant que ces flux demeurent silencieux et intégrés aux circuits bancaires, immobiliers ou financiers, ils sont tolérés. Ils financent des tours de verre, soutiennent les marchés immobiliers de luxe, enrichissent les intermédiaires — avocats, notaires, gestionnaires de fortune — et consolident la centralité des places financières du Nord. L’argent n’a peut-être pas d’odeur, mais son utilité économique est très concrète.
La morale n’entre en scène que lorsqu’une enquête journalistique, une fuite de données ou un procès trop visible déclenche l’indignation. Les déclarations se durcissent, les communiqués se multiplient et la « tolérance zéro » est proclamée avec emphase. Cette fermeté tardive reste cependant soigneusement encadrée, car elle ne doit ni remettre en cause l’architecture du système ni menacer la position dominante de ceux qui en bénéficient.
L’Algérie face à une asymétrie qui ne dit pas son nom
Pour l’Algérie, cette réalité n’a rien de théorique. Les condamnations prononcées depuis 2019 ont montré une capacité réelle à juger certains acteurs de la prédation interne.
Dès le début de son premier mandat, le président Abdelmadjid Tebboune a fait de la restitution des avoirs détournés et dissimulés à l’étranger l’un des axes centraux de son discours politique, la présentant comme une priorité nationale et comme l’une des réussites emblématiques de la « nouvelle Algérie ».
À plusieurs reprises, les autorités ont avancé des montants annoncés comme récupérés ou en voie de l’être, alimentant un récit volontariste, parfois teinté de triomphalisme. Pourtant, derrière l’affichage politique, le bilan demeure contrasté. Les restitutions effectives apparaissent bien plus limitées, fragmentaires et souvent opaques, révélant un décalage persistant entre la rhétorique officielle et les contraintes très concrètes d’un système international peu enclin à restituer, sans conditions, des capitaux ayant trouvé refuge dans ses propres juridictions.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la question de la restitution des biens et avoirs volés aux pays du Sud. En théorie, le droit international prévoit des mécanismes d’entraide judiciaire. En pratique, ces mécanismes fonctionnent comme des filtres politiques, juridiques et moraux, presque toujours au détriment des États demandeurs. Cette asymétrie a d’ailleurs été brillamment mise en lumière par l’avocat nigérian Charles A. Adeogun-Phillips, fondateur du cabinet nigérian Charles Anthony Lawyers, lors de son intervention à la Conférence internationale de journalisme d’investigation, tenue en novembre dernier à Kuala Lumpur.
L’argument le plus fréquemment invoqué par les pays du Nord est celui de l’indépendance de la justice. Les demandes de restitution sont rejetées au motif que les systèmes judiciaires du Sud seraient trop politisés, insuffisamment indépendants ou incapables de garantir un procès équitable aux personnes mises en cause.
Or, ces mêmes pays du Nord coopèrent sans difficulté avec des États dont les standards démocratiques sont pourtant discutables, dès lors que leurs intérêts stratégiques, économiques ou sécuritaires sont en jeu. L’exigence d’une justice irréprochable apparaît alors moins comme un principe universel que comme un instrument de blocage commode, utilisé pour suspendre indéfiniment les restitutions sans avoir à en assumer explicitement le refus.
Restituer l’argent volé : une justice lente, coûteuse et conditionnelle
Lorsqu’un pays du Sud parvient malgré tout à constituer un dossier irréprochable, fondé sur des preuves solides et une traçabilité rigoureuse des fonds, il se heurte à un obstacle décisif. La justice internationale a un coût élevé. La récupération des avoirs devient une procédure longue, complexe et financièrement dissuasive. Selon Me Charles A. Adeogun-Phillips, entre les frais de procédure, les honoraires d’avocats spécialisés et les charges administratives, le coût des démarches peut atteindre jusqu’à 30 % des montants réclamés.
L’État spolié se retrouve ainsi contraint de payer pour récupérer ce qui lui a été volé. La restitution cesse d’être un droit pour devenir une transaction, et la justice un service réservé à ceux qui peuvent en assumer le prix. Pour des pays déjà fragilisés économiquement, cette logique relève moins de l’absurde que de la dissuasion.
Dans certaines juridictions, la restitution est en outre assortie de conditions qui relèvent davantage de la tutelle que du droit. Aux États-Unis, par exemple, l’argent restitué revient rarement de manière inconditionnelle à l’État demandeur. Il doit être affecté à des projets précis, validés à l’avance, et parfois gérés par des ONG ou des agences internationales, niant la souveraineté des États demandeurs tout en se présentant comme une garantie de bonne utilisation des fonds.
Quand la lutte contre la corruption devient une gestion du scandale
Le cas français illustre une autre forme d’asymétrie, plus discrète mais tout aussi problématique. La qualification des avoirs confisqués comme « biens privés » repose sur une logique juridique cohérente au regard du droit français. Selon cette interprétation, les fonds détournés relèveraient du patrimoine personnel des dirigeants corrompus et pourraient, une fois confisqués, être légalement intégrés au budget de l’État français.
Cette cohérence formelle produit cependant un effet politiquement et moralement contestable. Des ressources issues de la prédation publique, dissimulées sur le territoire d’un État riche, peuvent être absorbées par ce dernier sans obligation de restitution aux populations spoliées. Le droit est respecté, mais il aboutit à un résultat qui, vu du Sud, s’apparente à une appropriation légale de ressources illégales.
La lutte internationale contre la corruption est moins un combat contre l’injustice qu’un exercice de gestion des risques. Il s’agit de contenir les excès les plus visibles sans remettre en cause les circuits financiers qui les rendent possibles. Le système fonctionne tant que le scandale reste supportable et qu’il ne menace ni la stabilité des marchés ni la légitimité politique des États centraux.
Une justice mondiale qui protège les coffres-forts
En définitive, le discours moral sur la corruption masque difficilement une réalité plus prosaïque. Tant que l’argent mal acquis continuera de trouver refuge dans des juridictions respectables et tant que la coopération restera conditionnelle et intéressée, la lutte contre la corruption restera un récit commode, utile pour les tribunes mais insuffisant pour la justice.
Il ne s’agit pas ici de plaider pour l’abandon de l’État de droit ni de faire de l’arbitraire un modèle exportable. Toutefois, force est de constater que, dans l’ordre international actuel, l’exigence de pureté procédurale est appliquée de manière profondément asymétrique. Elle est absolue lorsqu’il s’agit des pays du Sud, mais demeure flexible dès lors que les centres de pouvoir sont concernés.
Face à ces asymétries, certains États ont choisi d’en internaliser le rapport de force plutôt que d’en négocier les termes.
En Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) a opté pour une approche directe. Lors de sa campagne dite anticorruption, plusieurs dizaines de grandes fortunes du royaume, dont nombre de membres de la famille royale, ont été réunies au Ritz-Carlton de Riyad, provisoirement affecté à des usages moins hôteliers. Les accords conclus ont permis aux intéressés de recouvrer leur liberté moyennant des règlements proportionnels à leur patrimoine, l’alternative étant une hospitalité prolongée dans des conditions moins confortables. Le résultat est immédiat. Des dizaines de milliards de dollars ont été récupérés sans commissions, sans conditionnalités et sans leçons de bonne gouvernance, afin de financer le projet d’une nouvelle Arabie saoudienne.
L’exemple saoudien ne saurait évidemment être érigé en modèle normatif. Il repose sur un pouvoir centralisé, opaque et largement soustrait au contrôle judiciaire. Toutefois, il met en lumière, par contraste, une réalité que le système international préfère taire. Lorsque la récupération des avoirs devient une priorité politique absolue, les obstacles juridiques réputés insurmontables disparaissent.
Récupérer l’argent ou préserver l’illusion de justice ?
Le procédé choque les juristes et ne saurait être érigé en norme, mais il interroge, par contraste, l’efficacité réelle des mécanismes internationaux existants. On ignore encore par quels mécanismes l’État algérien a convaincu l’homme d’affaires Ali Haddad de céder le Ritz de Barcelone au Fonds national d’investissement. Réduire des peines en échange de restitutions massives serait sans doute moralement inconfortable. Cependant, laisser dormir l’argent volé dans les coffres du Nord, au nom d’une justice idéale qui n’arrive jamais, l’est peut-être encore davantage.
À force de conditionner, de retarder et de renchérir la restitution des avoirs volés, le système international a fini par clarifier sa position. En pratique, il sanctionne moins l’origine des fonds que leur destination finale. Une fois installés dans les bonnes juridictions, les capitaux illicites deviennent étonnamment durables. La morale condamne, le droit encadre, et l’argent, lui, reste.
La question n’est donc plus de savoir si les pays du Sud doivent mieux lutter contre la corruption. Elle est de déterminer si les pays du Nord sont prêts à renoncer aux bénéfices silencieux qu’ils en tirent. Tant que la réponse sera négative, la justice restera un discours et l’injustice continuera de fonctionner comme un modèle économique.