En ce début d’année 2026, le monde n’est pas celui que promettaient les grands récits du libéralisme et les défenseurs de la « mondialisation heureuse » il y a trente ans. Plusieurs dynamiques géopolitiques et économiques montrent que le monde n’est ni stable ni « globalisé uniformément ». Il est plutôt marqué par des conflits armés, des tensions politiques, des guerres commerciales, ainsi qu’une montée du protectionnisme et des inégalités sociales. Plusieurs pays du Sud demeure dépendante et vulnérable, confrontée à des défis de développement structurels et à des rapports de dépendance qui paraissent parfois immuables.
Ces dynamiques ne sont pas de simples accidents de l’histoire : elles reflètent des logiques de domination et d’extraversion des économies du Sud que Samir Amin avait analysées avec acuité dès les années 1970. Loin d’être dépassée, sa lecture du monde — fondée sur le concept centre/périphérie, sur l’analyse de la dépendance structurelle et sur la nécessité d’une déconnexion stratégique — éclaire aujourd’hui les défis contemporains.
Dans un contexte où les technologies, le commerce et la finance restent largement concentrés au Nord, relire Amin n’est pas un simple exercice académique : c’est une nécessité pour comprendre les inégalités mondiales et repenser les stratégies de développement autonomes pour de nombreux pays du Sud. Il est urgent de revisiter son héritage intellectuel et de reconnaître sa pertinence face aux enjeux contemporains.
Si la pensée de Samir Amin conserve une force explicative indéniable pour comprendre les rapports de domination à l’œuvre dans l’économie mondiale, elle ne peut être mobilisée aujourd’hui sans un travail critique de contextualisation. Les transformations contemporaines du capitalisme, la diversité croissante des trajectoires au sein des pays du Sud et l’émergence de nouvelles formes de puissance invitent moins à une reprise normative de son œuvre qu’à une déconstruction analytique, seule à même d’en renouveler l’utilité. Dans cette perspective, il ne s’agit pas de défendre un héritage, mais d’en interroger les limites afin d’en dégager les ressorts encore opératoires.
L’actualité de la pensée de Samir Amin en 2026
Connu pour son militantisme anti-impérialiste, l’économiste franco-égyptien Samir Amin est également un panafricaniste qui a laissé un héritage intellectuel important pour le développement des pays africains et, plus largement, pour celui de l’ensemble des pays du Sud. Ses contributions dans le domaine de la recherche font de lui une référence incontournable. Figure intellectuelle majeure de l’altermondialisme et un théoricien central du Forum social mondial, Amin a contribué à la création de plusieurs organes et instituts en Afrique, et ce sont ses ouvrages, ancrés dans la pensée marxiste, qui ont assuré la pérennité de sa vision. Aujourd’hui, le paysage mondial confirme que les mécanismes de domination et d’inégalités que Samir Amin avait identifiés ne sont pas des reliques intellectuelles, mais des réalités palpables.
Le système économique mondial, avec sa logique capitaliste et les guerres commerciales, révèle une fragmentation croissante des échanges internationaux, une compétition accrue entre grandes puissances, des tensions autour des technologies avancées et une incapacité généralisée à générer une croissance inclusive. Sur le plan économique mondial, les perspectives montrent une croissance modérée, inférieure aux standards historiques, amplifiée par l’incertitude liée aux politiques commerciales et à la lenteur des investissements productifs.
Selon les projections récentes (UNCTAD, 2025), la croissance mondiale devrait se maintenir autour de 2,6 % en 2026, soit bien en dessous des niveaux d’avant 2008, avec des effets particulièrement sensibles sur les marchés financiers et les échanges commerciaux mondiaux. L’Organisation mondiale du commerce (OMC, 2025) a, de son côté, relevé que, même si le commerce a été temporairement soutenu par la demande de biens liés à l’intelligence artificielle, la croissance des échanges de marchandises devrait fortement ralentir en 2026, en partie en raison des mesures tarifaires et de l’incertitude accrue des politiques commerciales.
Ces tendances témoignent d’un monde moins ouvert et plus fragmenté : alors que les flux économiques étaient censés se renforcer grâce à la mondialisation, ils se heurtent aujourd’hui à des barrières tarifaires, à des rivalités géoéconomiques et à des politiques protectionnistes. Cette dynamique résonne directement avec la critique aminienne des structures économiques mondiales, dans lesquelles les pays dominants préservent leurs avantages tout en imposant des conditions défavorables aux économies du Sud.
Sur le plan technologique, les enjeux de l’intelligence artificielle et des infrastructures numériques illustrent également un clivage profond. Les capacités de production, de recherche et de développement de l’IA restent concentrées dans quelques pôles avancés du Nord et de l’Est — notamment aux États-Unis, en Europe et en Chine — tandis que de nombreuses régions du Sud continuent de lutter pour assurer à leurs populations l’accès aux outils essentiels de la révolution numérique. Selon une analyse (Chatham House, 2024), les progrès rapides de l’IA risquent d’accentuer les fractures entre pays technologiquement avancés et pays moins équipés, avec des impacts inégaux sur l’emploi, la productivité et la croissance.
Cette course technologique, loin d’être neutre, devient un instrument stratégique de puissance globale, renforçant la position des États les mieux placés et creusant davantage l’écart avec les économies dites émergentes, lorsqu’elles n’en sont pas totalement exclues. Cela confirme l’intuition de Samir Amin selon laquelle les structures du capitalisme mondial produisent des inégalités durables, en particulier lorsqu’il s’agit des biens capitalistiques les plus valorisés et des secteurs d’avenir.
En parallèle, les tensions géopolitiques entre grandes puissances, notamment celles persistantes entre les États-Unis et la Chine, continuent de façonner les politiques économiques, aggravant les divisions commerciales et technologiques. Les rivalités autour des tarifs douaniers, des chaînes de valeur sensibles et des sanctions économiques créent un climat d’incertitude qui pèse sur la confiance des investisseurs et sur la stabilité des marchés (CFR, 2024).
Ce contexte de concurrence exacerbée, de fragmentation commerciale et de domination technologique répond à une logique que Samir Amin avait qualifiée de « centre/périphérie » : une structuration du système mondial dans laquelle les nations centrales définissent les règles, contrôlent les technologies clés et bénéficient des principaux flux économiques, tandis que les périphéries restent souvent reléguées à des positions subordonnées dans la division internationale du travail.
En 2026, ces phénomènes ne traduisent pas seulement une continuité historique ; ils accentuent et complexifient les défis du développement auxquels les pays du Sud doivent faire face : la dépendance aux marchés du Nord, la difficulté d’accéder aux technologies stratégiques, l’exposition aux crises financières et commerciales, ainsi que l’impossibilité d’élaborer une politique économique pleinement autonome dans un cadre universel.
C’est pourquoi, aujourd’hui, la pensée de Samir Amin ne se limite pas à une critique rétrospective du passé ; elle offre un outil analytique opérationnel pour comprendre les rapports de force du présent et pour formuler des stratégies de développement capables de répondre à ces tensions systémiques. Dans un monde où les règles du jeu deviennent plus rigides et où les divisions technologiques et économiques s’accentuent, revisiter l’œuvre d’Amin permet de repenser la place des pays du Sud de manière critique, stratégique et autonome, plutôt que de reproduire les schémas imposés par les puissances dominantes.
La déconnexion stratégique : une démondialisation vue du Sud
En 1986, Samir Amin publiait La Déconnexion (AMIN, 1986), un ouvrage qui, à l’époque, marquait une rupture dans la réflexion sur le développement et les relations internationales. Dans ce livre, Amin posait les bases d’une théorie de la déconnexion stratégique, destinée aux pays du Sud afin de leur permettre de s’affranchir des logiques imposées par le centre et de reconstruire des trajectoires de développement autonomes. Il analysait comment l’intégration subordonnée au marché mondial, dominé par les puissances industrielles du Nord, pouvait perpétuer la dépendance et empêcher les pays périphériques de choisir leurs propres priorités économiques et sociales.
Ce qui frappe aujourd’hui, plus de trente ans plus tard, est le caractère précurseur de cette théorie face aux débats contemporains sur la « démondialisation ». Les politiques protectionnistes mises en œuvre par certains pays développés, à l’image des mesures adoptées sous l’ère Trump ou des réorientations économiques récentes dans le contexte des crises mondiales, traduisent une recherche de souveraineté et un recul volontaire du libre-échange — ce que le discours actuel qualifie de démondialisation. Amin, pour sa part, proposait cette logique de manière critique et systématique pour les pays du Sud : il ne s’agissait pas d’un simple retrait du commerce international, mais d’une stratégie consciente de réorganisation économique, sociale et technologique, pensée pour réduire la dépendance structurelle et construire des capacités endogènes.
L’ouvrage insiste sur plusieurs points essentiels, qui demeurent pleinement pertinents aujourd’hui :
- La déconnexion n’est pas autarcique : il ne s’agit pas d’isoler le Sud du reste du monde, mais de hiérarchiser les relations économiques et technologiques, de protéger les secteurs stratégiques et de favoriser un développement centré sur les besoins et les capacités locales.
- La souveraineté économique est centrale : les pays dépendants doivent pouvoir décider de leurs priorités de développement, plutôt que de subir les logiques de profit et les orientations dictées par les centres du pouvoir économique mondial.
- Une alternative structurée à la mondialisation dominante : Amin montre qu’il est possible de construire des stratégies autonomes et durables, qui minimisent les vulnérabilités du Sud et maximisent la résilience face aux crises économiques et financières globales.
Ainsi, ce que les contemporains appellent aujourd’hui la démondialisation, souvent présentée comme un phénomène réactionnel ou opportuniste du Nord face aux crises, avait été théorisé dès 1986 par Samir Amin, mais dans une perspective proactive et critique en faveur des pays dépendants et sous-développés. Sa réflexion rappelle que le Sud ne doit pas attendre que le Nord redéfinisse les règles du jeu pour imaginer ses propres stratégies, mais qu’il peut s’inspirer de la déconnexion afin de construire un développement souverain et durable.
En ce sens, La Déconnexion n’est pas un simple ouvrage historique : c’est une grille de lecture utile pour comprendre et agir face aux défis du monde contemporain, ainsi qu’un cadre analytique fécond pour penser la démondialisation du Sud, par le Sud.
Références bibliographiques
AMIN, S. (1986). La Déconnexion, pour sortir du système mondial. La Découverte.
CFR. (2024). Conflicts to Watch in 2024. Council on Foreign Relations.
Chatham House. (2024). Artificial Intelligence and the Challenge for Global Governance.
OMC. (2025). Global Trade Outlook and Statistics Update: October 2025. World Trade Organization.
UNCTAD. (2025). World Economic Situation and Prospects 2025.