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Le catastrophisme éclairé, ou l’art de mépriser son peuple en prophète lucide


Il existe une tradition bien ancrée dans certaines élites post-révolutionnaires, celle du désastre annoncé avec une régularité telle qu’il finit par tenir lieu de boussole intellectuelle. Nour-Eddine Boukrouh s’inscrit parfaitement dans cette école: le catastrophisme éclairé. Cette posture discursive qui consiste à se draper dans la lucidité tout en observant les dérives qu’il décrit depuis un balcon intellectuel soigneusement sécurisé.

Son texte « L’Algérie sur les traces du Venezuela » qu’il vient de pondre sur sa page Facebook, n’est pas une analyse. C’est une mise en récit de l’effondrement comme horizon dominant, agrémentée d’une référence récurrente à l’idée que « les despotes paient », mobilisée comme validation morale du scénario annoncé. Le Venezuela n’est ici qu’un prétexte narratif ou un décor exotique servant à régler des comptes algériens, comme si la complexité d’un pays pouvait être résumée à une fable punitive pour usage interne.

L’obsession est sans détour, elle veut faire peur. Peur du dinar, peur des frontières, peur des voisins, peur des routes, peur des transporteurs, peur de la Kabylie, peur du monde entier. Tout y passe, empilé sans hiérarchie ni causalité, dans une litanie de menaces censées produire une révélation : nous sommes foutus. Pire, l’Algérie, aux yeux de Boukrouh, serait un État hors-la-loi, encerclé, délégitimé, mûr pour une mise sous tutelle. Son texte se détourne de l’analyse des mécanismes pour privilégier la mise en scène d’un climat de délégitimation totale, exactement celui dont se nourrissent les logiques de sanctions internationales.

Cette accumulation de soupçons relève d’une logique de dossier d’accusation plus que d’une réflexion politique. Elle reprend, presque mot pour mot, le vocabulaire des rapports de pression internationale, où l’État est disqualifié et le pays préparé symboliquement à être administré de l’extérieur. Le lecteur est sommé d’applaudir cette clairvoyance, faute de quoi il rejoindrait le camp des naïfs, des populistes ou — pire encore — du ghachi (sic).

Car c’est bien là le cœur du problème: discours dont les effets sont socialement disqualifiants. Le peuple algérien n’est jamais un acteur, encore moins un sujet politique. Une société implicitement pensée comme crédule, versatile et aisément manipulable. Le seul responsable qui échappe au mépris est Boukrouh lui-même, figure familière du prophète isolé, toujours en avance d’un désastre.

La comparaison avec le Venezuela est à ce titre révélatrice. Elle ne sert pas à comprendre, mais à moraliser. Les faits sont arrangés, les raccourcis assumés, et les zones d’ombre ignorées. Peu importe que la réalité internationale soit infiniment plus complexe, le récit doit confirmer une intuition préalable — celle d’un destin algérien déjà écrit, déjà condamné, faute d’avoir écouté les bonnes personnes au bon moment.

On retrouve ici une vieille tentation technocratique, celle qui confond critique du pouvoir et détestation du pays, lucidité et désenchantement hautain, réalisme et défaitisme stratégique. Tout ce qui ne correspond pas au modèle attendu – il nous a déjà gratifié de son mépris envers les Sahraouis et les Palestiniens qui se battent pour leurs terres dans de précédentes contributions  – est rangé dans la catégorie du populisme, de l’illusion ou de l’inconscience patriotique.

Mais à force d’annoncer l’apocalypse, on finit par révéler autre chose, non pas la faillite imminente d’un État, mais la faillite d’un regard. Un regard incapable d’imaginer le changement autrement que par l’effondrement, incapable de concevoir le peuple autrement que comme un problème, incapable surtout de proposer autre chose qu’un « je vous l’avais bien dit » posthume.

Le vrai danger pour l’Algérie n’est pas d’être le Venezuela. C’est d’être racontée sans cesse comme telle par des prophètes du pire, trop pressés d’avoir raison pour souhaiter avoir tort. Car ce discours transforme la désinformation en horizon narratif.

Il y a, enfin, une omission volontaire dans cette posture du prophète isolé. Nour-Eddine Boukrouh n’a jamais été un spectateur extérieur du système qu’il disqualifie aujourd’hui dans ses prises de position publiques. Il en a été un acteur. Ministre sous l’ère Bouteflika, membre à part entière de cette élite gouvernante qui prétendait déjà « réformer de l’intérieur », il a exercé le pouvoir sans que l’on puisse identifier la moindre inflexion historique qu’il y aurait imprimée.

Quant à son passage par la politique partisane, il relève moins du mouvement populaire que de l’anecdote électorale: un parti microscopique, incapable de mobiliser au-delà de son voisinage immédiat, et dont la visibilité institutionnelle a longtemps davantage tenu aux mécanismes administratifs du régime qu’à une adhésion citoyenne spontanée.

Il est pour le moins paradoxal de voir quelqu’un qui a échoué à convaincre son propre peuple continue à expliquer aujourd’hui, depuis les hauteurs morales, pourquoi ce même peuple serait irrémédiablement incapable de se gouverner ou de se défendre.