Aucune économie ne progresse sans évaluation. En Algérie, le problème n’est pas l’absence de projets, de moyens ou d’ambitions, mais l’installation progressive d’une chape de plomb qui empêche toute évaluation sérieuse des politiques publiques. Sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, l’État agit beaucoup, dépense massivement et annonce régulièrement, tout en acceptant de moins en moins que ces actions soient soumises à un examen contradictoire, chiffré et indépendant.
Cette opacité n’est ni accidentelle ni marginale. Elle est devenue une méthode de gouvernance. Les grands projets industriels avancent sans publication détaillée de leurs coûts consolidés, de leurs calendriers réalistes ou de leurs seuils de rentabilité. Les investissements dits stratégiques sont annoncés en montants globaux, rarement ventilés entre capital réel, dette locale, garanties publiques et engagements différés. L’essentiel est que le mouvement soit visible. La question de savoir s’il est efficace, soutenable ou reproductible est reléguée à plus tard, souvent à un horizon suffisamment lointain pour échapper à toute reddition de comptes.
La même logique prévaut dans la politique budgétaire. Les lois de finances affichent des masses impressionnantes pour les infrastructures, l’habitat et les grands équipements, mais offrent peu d’outils pour évaluer l’impact réel de cette dépense sur la productivité, l’emploi durable ou la réduction des importations. Les indicateurs de performance sont faibles, fragmentés ou absents. Les arbitrages ne sont presque jamais explicités. L’État dépense, mais explique rarement pourquoi telle priorité en remplace une autre, comme si les ressources étaient infinies ou les arbitrages indignes d’être explicités.
Dans ce contexte, l’évaluation devient suspecte. Poser des questions sur les coûts, les délais ou les résultats est trop souvent assimilé à une remise en cause politique, voire à une hostilité. La critique économique est confondue avec la contestation, et l’analyse chiffrée avec la malveillance. Cette confusion produit un effet délétère, dissuadant l’administration elle-même de documenter ses choix avec rigueur, par crainte d’alimenter des controverses qu’elle ne maîtrise pas.
Le secteur industriel offre un exemple révélateur. L’Algérie affiche une volonté claire de substitution aux importations et de montée en gamme. Mais les taux d’intégration réels, les coûts unitaires, la compétitivité à l’export et la capacité à survivre sans protection réglementaire restent largement hors champ du débat public. Les premières unités produites sont célébrées, les phases ultérieures sont promises, mais l’écart entre les deux n’est presque jamais quantifié. L’industrie est présentée comme un horizon politique, rarement comme une équation économique.
Cette chape de plomb ne résulte pas seulement d’un choix politique, mais d’une culture de gouvernement où l’absence d’évaluation est devenue un mécanisme de protection. Elle est aussi le produit d’un appareil institutionnel fragmenté, où les responsabilités sont diluées et où aucun organe n’est clairement chargé d’évaluer l’action publique dans son ensemble. La Cour des comptes existe et fait un travail remarquable, mais ses travaux restent peu audibles dans le débat public. Les statistiques sont produites, mais rarement exploitées pour nourrir une discussion stratégique. L’économie avance dans un brouillard organisé, où l’absence de données comparables protège tout le monde, sauf l’efficacité collective.
Le paradoxe est que cette culture de l’évitement affaiblit précisément ce qu’elle prétend protéger. En refusant l’évaluation, l’État se prive d’un outil de correction et d’apprentissage. Il s’expose à répéter les mêmes erreurs, à reconduire des dépenses inefficaces et à maintenir des projets dont la viabilité n’est jamais réellement établie. À long terme, ce déficit de transparence accroît la défiance des acteurs économiques, des partenaires étrangers et même des administrations locales, qui opèrent sans boussole claire.
Les économies qui réussissent ne sont pas celles qui se trompent le moins, mais celles qui corrigent le plus vite. Cela suppose d’accepter que l’évaluation n’est ni un procès ni une humiliation, mais une condition de la souveraineté économique. Sans elle, la puissance affichée devient fragile, car elle repose sur des certitudes non vérifiées.
L’Algérie dispose de ressources, d’infrastructures et de marges financières qui pourraient soutenir une véritable transformation. Mais tant que la chape de plomb empêchera de mesurer froidement ce qui fonctionne et ce qui échoue, l’économie restera prisonnière d’un entre-deux. L’action sans bilan rassure à court terme, mais son coût réel n’apparaît jamais à temps. En économie, ce que l’on empêche d’être mesuré finit toujours par coûter plus cher que prévu.