À première vue, le récit semble limpide. Longtemps prétendant plus qu’arbitre du football mondial, le Maroc vivrait enfin son moment. Entre l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations en 2025 et la co-organisation de la Coupe du monde en 2030, le royaume semble avoir trouvé une formule encore hors de portée pour une grande partie du continent, celle qui transforme le football en influence, en prestige et en pertinence géopolitique. Les admirateurs parlent de vision et de patience, tandis que les critiques, lorsqu’elles sont tolérées, se voient rappeler que les risques sont assumés — et, par une heureuse coïncidence, toujours déjà sous contrôle.
Cette assurance mérite pourtant un examen plus attentif.
Le récit sportif marocain est souvent présenté comme exceptionnel. En réalité, il reprend un scénario bien connu des analystes de la projection de puissance, où l’investissement dans le spectacle et la mise en scène d’un État moderne servent surtout à détourner le regard de l’architecture politique qui les soutient.
Le football est moins un jeu qu’un langage — que certains régimes parlent couramment, notamment lorsqu’ils recherchent une distraction sans désordre et une unité sans pluralisme ni reddition de comptes. Le Maroc en parle la grammaire avec aisance.
Le sujet n’est pas que le royaume utilise le sport comme levier d’influence. Tous les États le font. Le problème est que cette stratégie est de plus en plus présentée comme une preuve de maturité politique, plutôt que comme ce qu’elle est surtout, un substitut.
Un soft power à la surface, une continuité en profondeur
Les défenseurs de la diplomatie sportive marocaine la décrivent volontiers comme un succès de soft power — une douceur d’autant plus appréciée qu’elle n’exige aucun changement notable. Car derrière le discours d’ouverture et de passerelle entre les continents se cache une réalité politique d’une remarquable stabilité.
La monarchie — sous Mohammed VI — demeure le centre incontesté du pouvoir. Les fédérations sportives, les projets d’infrastructures et les partenariats internationaux gravitent autour de ce centre avec une fidélité exemplaire et durable. Les succès sportifs s’intègrent sans friction au récit royal. Les échecs, lorsqu’ils surviennent, sont prudemment attribués à des entraîneurs, des joueurs ou à d’abstraits « défis organisationnels ».
Au Maroc, le sport ne perturbe pas le pouvoir. Il se contente de le confirmer, avec enthousiasme et discipline.
Contrairement aux systèmes véritablement pluralistes, où la réussite sportive peut renforcer la société civile ou des institutions indépendantes, les victoires marocaines s’inscrivent dans un récit vertical où le progrès descend et la reconnaissance remonte.
L’Afrique comme public — partenaire à l’occasion
La « solidarité africaine » du Maroc est abondamment mise en avant. Le prêt de stades, les accords de coopération et les programmes de formation sont présentés comme des gestes de fraternité continentale. Ils sont aussi, sans ambiguïté, des instruments de positionnement stratégique — dont les États africains ne sont pas de simples destinataires passifs.
Car cette générosité est négociée, évaluée et parfois instrumentalisée par ceux qui en bénéficient. Certaines fédérations y voient une opportunité technique, d’autres un levier diplomatique temporaire, d’autres encore un substitut commode à des investissements nationaux différés. L’adhésion n’est ni automatique ni désintéressée.
Le message marocain, discret mais constant — organiser, fournir, structurer — n’écrase pas toute concurrence. Il coexiste avec des stratégies africaines multiples, parfois opportunistes, parfois prudentes, souvent ambivalentes. L’Afrique ne se contente pas de recevoir. Elle compose, ajuste et, à l’occasion, résiste.
Or, l’influence obtenue par la générosité fonctionne tant qu’elle laisse de l’espace à ceux qui la reçoivent pour la détourner, la négocier ou la refuser. Lorsqu’elle prétend s’imposer comme évidence, elle cesse d’être douce et commence à produire ses propres lignes de fracture.
La Coupe du monde 2030 — co-organisée avec l’Espagne et le Portugal — est fréquemment invoquée comme la preuve de l’entrée du Maroc dans le cercle des décideurs globaux. En réalité, elle met plutôt en lumière l’inverse.
L’intégration du Maroc dans un dossier piloté par l’Europe confirme son rôle d’acteur supplétif, non de centre de gravité. Les décisions stratégiques, les flux commerciaux et les structures de gouvernance du football mondial demeurent solidement ancrés ailleurs. Le Maroc apporte la géographie, la logistique et le symbole. Et l’Europe, elle, conserve le contrôle.
Ce n’est pas un échec. Ce n’est simplement pas une transformation. La proximité, présentée comme une parité naissante, relève surtout d’une illusion confortable.
La CAN 2025 comme révélateur continental
La finale de la Coupe d’Afrique des nations 2025, disputée au Maroc et remportée par le Sénégal au terme d’un match tendu et controversé, a offert un révélateur brutal de cette relation ambiguë entre le Royaume et le reste du continent.
La victoire sénégalaise — arrachée dans un contexte d’arbitrage vivement contesté — n’a pas seulement déclenché une joie populaire à Dakar. Elle a provoqué une onde de solidarité africaine bien au-delà des frontières du Sénégal, comme si une grande partie du continent avait reconnu, dans ce succès, une victoire symbolique contre un scénario donnant le sentiment d’avoir été écrit d’avance.
La caricature largement partagée, où l’Afrique entière se drape des couleurs sénégalaises, illustre cette émotion collective, qui ne relève pas d’un rejet du Maroc en tant que nation mais d’une fatigue continentale face à une impression persistante d’injustice, de biais institutionnels et de confiscation du jeu. Le football, censé être un espace de communion, est devenu pour beaucoup un terrain où se rejouent des rapports de domination plus feutrés.
La « solidarité africaine » revendiquée par le Maroc — prêt de stades, formation d’élites sportives, accompagnement logistique — se révèle alors sous un jour plus ambigu. Ces gestes, présentés comme fraternels, contribuent aussi à instaurer une hiérarchie sous-jacente dans laquelle le Maroc organise, arbitre, accueille et, trop souvent, fixe lui-même le cadre.
La finale 2025 a fissuré ce récit. Lorsque les Sénégalais quittent momentanément le terrain pour protester contre des décisions arbitrales jugées iniques — scène rarissime dans le football mondial — ce n’est pas seulement une équipe qui s’exprime, mais une colère largement partagée par de nombreux publics africains.
Les tensions internes, poliment mises entre parenthèses
L’émotion populaire qui a suivi la victoire du Sénégal n’était pas seulement celle d’un sacre sportif. Elle relevait aussi d’un soulagement politique, presque cathartique, tant elle incarnait la preuve qu’il est encore possible de gagner malgré un environnement défavorable. À cet instant précis, l’Afrique n’était plus un public passif, mais un ensemble de sociétés attentives aux lignes de fracture que le football met à nu.
Les promoteurs de la stratégie sportive marocaine reconnaissent volontiers l’existence de tensions sociales au Maroc — brièvement, et sans s’y attarder. Chômage des jeunes, services publics sous pression, inégalités territoriales sont évoqués, puis soigneusement mis de côté, comme si les infrastructures sportives finissaient, à terme, par résoudre ces problèmes.
Ici, le sport fonctionne comme une promesse différée. Les stades sortent de terre plus vite que les hôpitaux. Les retransmissions internationales se multiplient plus rapidement que les mécanismes de responsabilité politique. L’espoir — rarement formulé mais clairement perceptible — est que la fierté nationale survivra à la frustration sociale.
L’histoire invite à la prudence.
Les méga-événements sportifs pacifient rarement les sociétés sur le long terme. Ils élèvent des attentes qu’ils ne peuvent satisfaire. Une fois le rideau tombé, les citoyens reviennent aux questions auxquelles le football n’a pas de réponse.
Peut-être l’élément le plus révélateur du récit sportif marocain est-il ce qu’il laisse hors champ.
La question du Sahara occidental est absente, malgré son rôle central dans la diplomatie du Royaume. Les prisonniers politiques sont invisibles. Les contraintes pesant sur les médias ne sont pas mentionnées. Le football semble créer une zone d’exception où la complexité géopolitique se dissout dans la mise en scène.
Cette clarté sélective n’a rien d’accidentel. Elle constitue le cœur même de la légitimation par le sport, qui consiste à éclairer ce qui flatte et à assombrir ce qui dérange.
Les limites visibles du soft power sportif
La CAN 2025 devait consacrer la maîtrise marocaine du soft power sportif. Elle a surtout mis en lumière ses limites. Car malgré une bonne organisation sur le plan logistique, le tournoi a été durablement marqué par des polémiques arbitrales, une omniprésence contestée de la VAR et ce que de nombreux observateurs ont qualifié de « chambre secrète », expression devenue familière. Ces tensions ne sauraient toutefois être interprétées comme une singularité marocaine, tant les dysfonctionnements institutionnels et les controverses arbitrales constituent des traits récurrents du football africain contemporain.
Dans ce contexte, la finale perdue par le Maroc n’a pas seulement été une défaite sportive mais un échec symbolique.
À force de vouloir soigner son image, le Royaume a donné l’impression d’avoir oublié l’essentiel, à savoir le fair-play comme fondement de la crédibilité. Le Maroc n’a battu ni le Mali, ni le Nigeria en 120 minutes, ni le Sénégal. Et pourtant, l’impression persistante d’un avantage structurel a accompagné son parcours jusqu’au dernier match.
C’est précisément ce décalage entre performance réelle et dispositif institutionnel qui alimente la défiance.
La victoire du Sénégal, obtenue avec patience, discipline et résilience, a été perçue comme une restauration de l’ordre sportif — et moral. Elle a rappelé que la véritable puissance ne s’impose pas par la scénographie ou l’architecture événementielle, mais par l’acceptation du risque, y compris celui de perdre chez soi, sous les yeux du continent et du monde entier.
Le problème de la diplomatie footballistique marocaine n’est pas l’échec en soi. Il réside dans ce que cette défaite révèle, à savoir un soft power qui supporte mal la contestation et une influence qui recherche l’adhésion sans accepter pleinement la contradiction. Or, comme l’a montré l’histoire du football africain, l’autorité qui ne tolère pas le doute finit par produire l’unité contre elle, plutôt qu’autour d’elle.
Une influence sans friction
La joie africaine après le sacre sénégalais n’était pas une jubilation contre le Maroc, mais une célébration de l’équité retrouvée, fût-elle imparfaite. Elle rappelle que le prestige fondé sur le contrôle des perceptions est fragile. Et que rien n’est durable que celui qui repose sur le respect du jeu.
Ainsi, l’usage du football par le Maroc, que les géopolitologues amis jugent sophistiqué, ne signifie pas nécessairement profondeur. Il ne s’agit pas ici d’un pouvoir capable de redéfinir les normes, de transformer les institutions ou de démocratiser l’influence. Il s’agit d’un pouvoir qui permet d’être admiré sans être interrogé, présent sans être contesté, indispensable en apparence sans devenir réellement structurant.
Autrement dit, le Maroc est habile dans la gestion des perceptions — moins dans la modification des réalités structurelles qui rendent cette gestion nécessaire. Son ascension sportive réussira probablement selon ses propres critères. La CAN est organisée, la Coupe du Monde le sera également, les caméras tourneront, les commentaires seront flatteurs. C’est précisément là que réside le paradoxe — et le défi.
La véritable puissance tend à susciter des résistances, à déranger les équilibres existants et à forcer leur renégociation. La diplomatie footballistique marocaine ne fait rien de tout cela. Elle rassure les alliés, impressionne les observateurs qui souhaitent l’être et laisse les hiérarchies existantes confortablement intactes.
Cela peut suffire — pour l’instant. Mais quand le public se disperse et que les projecteurs s’éteignent, les vieilles questions reviennent. Le football peut retarder certaines questions politiques. Il ne les fait pas disparaître. Et en politique comme en géopolitique, différer revient souvent à perdre du temps — rarement à en gagner.