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Rue Petit – Constantine : la «plage » imaginaire qui accuse une vraie faute de goût


À Constantine, il n’y a pas de mer. Il y a la pierre, la verticalité, les gorges, la mémoire. Et pourtant, en quelques coups de rouleau, la rue Mustapha Benboulaïd (ex-rue Petit) a été affublée d’un décor qui relève du saccage. Blanc criard, bandeaux bleus agressifs. Une intervention brutale, sans nuance, qui a déclenché une réaction immédiate : la colère — et son langage le plus efficace, la dérision.

À coups d’images bricolées pour l’occasion, la rue Petit s’est retrouvée métamorphosée en plage sur les réseaux sociaux. Parasols, sable, tables alignées comme en bord de mer. Une fiction collective, certes, mais qui dit mieux que n’importe quel discours le malaise profond suscité par la peinture d’une façade en pierre de taille — vécue ici comme une véritable défiguration.

Sur la page Ici Constantine هنا قسنطينة, la sentence tombe sous forme de sarcasme : « Ramenez juste du sable et des parasols… la rue Petit va devenir un “chef-d’œuvre” ».Traduction : autant pousser l’absurde jusqu’au bout, transformer la rue en plage puisqu’on a déjà commencé à la déguiser. La page حي سوق العصر قسنطينة (Hai Souk El Asser) enfonce le clou avec une description sans détour : « L’un peint en blanc, l’autre dans une couleur de merde, un autre recouvert de pierre ! Résultat ? Un chaos total. » Une ville traitée comme un patchwork sans logique, sans respect, sans regard.

Les habitants ne mâchent pas leurs mots. Selma Kouider interpelle frontalement : « Qui est cet imbécile sans goût ni bon sens qui est en train de changer ces couleurs à Constantine ? » La question est violente parce que le geste l’est. On ne repeint pas une façade de pierre à Constantine comme on rafraîchit un mur anonyme.

Plus loin, Badrou Amin résume en une formule assassine : « Plage de Constantine ». L’ironie est totale. Elle expose le ridicule de l’intervention. Car ce bleu n’est pas neutre. Il importe un imaginaire qui n’a rien à faire là. Il plaque une esthétique de carte postale sur une ville qui n’en a jamais eu besoin.

Et puis il y a cette phrase, presque pire que le reste. Celle de Salim Bouchareb : « C’est la couleur disponible dans le stock, autant l’utiliser pour éviter le gaspillage ». Elle est glaçante et dit tout d’une gestion sans regard, sans exigence, sans respect du lieu.

Car il faut appeler les choses par leur nom. Ce qui a été fait rue Petit n’est pas une restauration. C’est une dégradation. Une agression visuelle. La pierre de taille, avec ses irrégularités, sa texture, son histoire, n’a pas été mise en valeur. Elle a été recouverte, neutralisée, niée.

Constantine n’est pas une ville interchangeable. Elle ne supporte pas qu’on lui applique des recettes génériques, des codes esthétiques importés, des solutions rapides. Elle impose une discipline : celle du regard, de la cohérence, du respect de la matière. Ici, tout cela a été ignoré.

La violence de la réaction populaire est donc parfaitement proportionnée. Elle ne relève ni du caprice ni du conservatisme aveugle. Elle exprime un attachement profond à une identité urbaine que beaucoup ont le sentiment de voir maltraitée. La satire, les montages de plages, les commentaires acerbes ne sont pas des excès.

En transformant la rue Petit en plage imaginaire, les Constantinois ont trouvé la meilleure façon de dire l’essentiel : on ne maquille pas une ville comme Constantine. On ne la repeint pas à la va-vite. On ne la traite pas comme un décor sans âme.

Sous le bleu, c’est la pierre qui disparaît — et avec elle, une part de Constantine. Ce que les Constantinois refusent, ce n’est pas la peinture. C’est qu’on repeigne leur ville sans la regarder.