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Wadigazen : mythe du désert, voix de l’Afrique


Le texte bref publié par Yasmina Khadra sur sa page Facebook, accompagné d’une photo devant la plaque de Kenadsa, remet en circulation une matière littéraire à haut rendement symbolique : Wadigazen.

Ce geste, presque rituel, rappelle que l’auteur puise sa matière littéraire à même la terre natale, tout en lui conférant une portée symbolique. Kenadsa devient le point d’origine du mythe, le lieu où Wadigazen se révèle. Ce choix de mise en scène, entre image et parole, amplifie la dimension de souveraineté qui ouvre le passage.

Intitulé « Un peu d’exercice cérébral », le texte est traversé par une déclaration de puissance : « Je m’appelle Wadigazen ». Khadra y instaure une cosmogonie saharienne, où le sable, la foudre, la fumée et les étoiles composent un univers spirituel et poétique. Wadigazen surgit comme figure de l’homme-origine, sorcier du désert et gardien d’un langage ancestral, que le monde moderne peine à entendre.

Une langue ample et incantatoire

En quelques paragraphes, Khadra réactive l’un de ses principaux atouts : une langue ample, incantatoire, qui s’impose par images, sonorités et rythmes. Wadigazen n’est pas seulement un récit, c’est une présence, un souffle. Sa répétition marque une ascension : à chaque mention, il se densifie, se métamorphose, du vieil aîné au prophète, du poète au mage. Ici, la voix prime sur l’intrigue. Wadigazen lit les absences, déchiffre la foudre, transforme la fumée en jardin suspendu, fait jaillir des phénix des cendres.

La géographie du texte est aussi une force. L’Afrique y est une souveraineté incarnée. Les barkhanes, l’harmattan, les varans et les mirages composent une bibliothèque sans papier, où le savoir circule par signes, souffle et feu. Le désert, loin d’être vide, se fait archive vivante, car Khadra renverse le cliché du désert muet : tout y parle, mais peu savent écouter.

Deux questions traversent justement le texte : « Mais qui m’écoute ? Qui m’entend ? ». Wadigazen, capable de tout, ne peut garantir que sa parole soit reçue. Il devient une figure de transmission menacée, et dans la richesse des métaphores se loge une inquiétude profonde : que vaut une mémoire si personne ne l’écoute ?

Qui a le droit de nommer l’Afrique ?

Sous ses dehors mythologiques, le texte pose une question politique : qui détient le droit de nommer l’Afrique, de la traduire, de l’expliquer, de la réduire à des codes ? Wadigazen refuse d’être décodé, il échappe à ceux qui voudraient dévoiler ses secrets et expose les intrus à l’insolation. L’Afrique selon Khadra n’est pas disponible à l’expertise rapide.

Né à Kenadsa, Yasmina Khadra – de son vrai nom Mohammed Moulessehoul – inscrit une partie de son œuvre dans la tension entre mémoire algérienne, imaginaire saharien et langue française. Les Chants cannibales, publiés chez Casbah en 2012, témoignent de cette narration par blocs de voix et charges poétiques.

En définitive, Wadigazen n’est pas un personnage naturaliste, mais un mythe conscient de sa fragilité. Présenté par Khadra, il éblouit et avertit : la mémoire n’est pas morte mais seulement délaissée, le désert n’est pas silence mais simplement mal lu, et le verbe ancien n’a pas disparu, il a seulement changé de seuil.