Plusieurs milliers de Tunisiens ont défilé, samedi 25 juillet, dans le centre de la capitale pour réclamer le départ du président Kaïs Saïed, cinq ans jour pour jour après le coup de force qui lui a permis de concentrer l’essentiel des pouvoirs entre ses mains.
Partis de la place de la République, les manifestants ont rejoint l’avenue Habib-Bourguiba sous une importante présence policière. Ils brandissaient des drapeaux tunisiens et palestiniens, des pancartes dénonçant la répression et la dégradation des services publics, et surtout un mot que le pouvoir croyait peut-être appartenir au passé. « Dégage », le slogan qui avait accompagné la chute de Zine El-Abidine Ben Ali en janvier 2011, a cette fois été adressé à Kaïs Saïed.
La manifestation coïncidait avec le 69e anniversaire de la proclamation de la République tunisienne, le 25 juillet 1957. Mais cette date est devenue doublement symbolique depuis 2021, lorsque Kaïs Saïed a limogé le chef du gouvernement, suspendu le Parlement et commencé à gouverner par décret. Le président a ensuite dissous l’Assemblée, démantelé le Conseil supérieur de la magistrature et fait adopter, en 2022, une Constitution renforçant considérablement les pouvoirs de la présidence.

Pénuries, coupures et colère sociale
Appelé notamment par le mouvement citoyen Nafass ainsi que par plusieurs formations de l’opposition, le rassemblement a réuni des courants longtemps divisés. Les slogans ne portaient plus seulement sur les prisonniers politiques ou l’indépendance de la justice. Ils visaient également les pénuries d’eau, les coupures prolongées d’électricité, la hausse des prix et l’affaiblissement visible des institutions publiques.
La colère a été attisée par une grave crise énergétique survenue en pleine canicule. Des coupures ont affecté plusieurs régions du pays et mis hors service des équipements médicaux utilisés à domicile. L’Organisation tunisienne des jeunes médecins a avancé un bilan compris entre 150 et 200 morts, chiffre que les autorités n’ont pas confirmé. Au moins cinq décès directement liés aux pannes ont été rapportés par des médias locaux.
La compagnie publique d’électricité, la Steg, explique les délestages par une consommation record provoquée par l’usage massif des climatiseurs. Kaïs Saïed a reconnu un rythme de coupures « anormal » et appelé les responsables à rendre des comptes, sans annoncer de réponse immédiate à la crise. Pour ses opposants, ces défaillances résument l’échec d’un système qui avait promis de restaurer l’autorité de l’État mais qui peine désormais à garantir l’eau, l’électricité et les médicaments.

La peur perd une partie de son efficacité
Le président continue de présenter sa prise de contrôle comme une opération nécessaire pour sauver le pays du chaos et de la corruption. Ses détracteurs y voient au contraire l’installation d’un pouvoir personnel appuyé sur la police, la justice et l’emprisonnement des voix critiques. Des dizaines de politiques, de journalistes, d’avocats et de militants ont été poursuivis ou incarcérés depuis 2021. Les autorités affirment que ces procédures relèvent de l’application de la loi et non d’une répression politique.
Samedi, l’événement le plus embarrassant pour Carthage n’était donc peut-être pas la taille du cortège, mais le retour d’un slogan. Quinze ans après la « révolution du jasmin », le « Dégage » tunisien a changé de destinataire. Il dit aussi que la peur, sur laquelle repose souvent le pouvoir solitaire, commence à perdre une partie de son efficacité.