Les éditions Frantz Fanon viennent de publier un roman captivant et facile à lire de Mansour Kedidir, intitulé « Mon nom est Dupe ». Bien qu’inconnu du grand public, l’auteur en est à sa sixième œuvre littéraire. Celle-ci est construite autour de la vie d’un jeune homme crédule, fabriqué comme maire par des hommes d’affaires cupides et sans scrupules.
Le récit a pour cadre la ville d’Oran, en pleine tourmente du cataclysme politico-militaire appelé décennie noire (1992-2002). Kada, le principal personnage, est pris dans un engrenage qui lui fait dire dès la première page : « J’étais dupe, peut-être même depuis ma naissance. Parfois je me demandais comment j’ai pu endurer une sale vie, émaillée de tant d’écueils et de mauvais sorts » (p. 7).
Kada, un jeune homme crédule
Kada est né et a grandi dans un quartier populaire où vivent ses parents pauvres. Son père, éboueur de profession, perd la vie en nettoyant une fosse septique. Il peine à l’école primaire, échouant à l’examen d’entrée au collège, au grand désespoir de sa mère. Il est éjecté du système scolaire avec seulement le certificat d’études primaires, qui ne lui ouvre aucune perspective d’emploi.
Sans capital scolaire ni capital social, Kada se sent perdu et ne peut espérer un emploi qui lui permettrait de vivre avec sa mère, à laquelle il est très attaché. Elle rêvait qu’un jour son fils devienne imam ou enseignant, mais le mektoub en a décidé autrement.
Fort heureusement, un de ses oncles lui propose de travailler dans son magasin, qui approvisionne les bars et restaurants en boissons alcoolisées. Quelques mois après, ce même oncle l’inscrit dans une école hôtelière, où il acquiert une formation à l’issue de laquelle il est recruté comme gérant de bar dans le complexe touristique Les Pins, situé au bord de mer, sur la corniche oranaise.
Le bar est très animé le soir, fréquenté par des hommes d’affaires, des hauts fonctionnaires de l’administration, des officiers des services de sécurité et même des professeurs d’université. Kada gagne bien sa vie grâce à un salaire régulier et à des pourboires parfois généreux. Mais il n’est pas à l’aise avec cette clientèle composée de personnes dont le seul souci est de soutirer de l’argent à l’État au détriment de la collectivité.
« Tant de fois en tant que barman, se dit Kada, j’ai découvert des vérités sur un monde grouillant d’êtres perfides et impitoyables » (p. 9).
Après un incident tragique au cours duquel un serveur de salle est tué par un officier en état d’ébriété, Kada quitte le complexe Les Pins et trouve un emploi dans un hôtel à Biskra, paisible ville du Sud, épargnée par le terrorisme qui ensanglante le nord du pays.
Malheureusement, quelques mois plus tard, l’hôtel est attaqué par des terroristes, qui commettent un carnage parmi les clients. Blessé, Kada s’en remet difficilement et quitte Biskra pour revenir à Oran vivre auprès de sa mère. Sans emploi, il passe ses journées à déambuler dans la ville sans but précis.
Au cours de l’une de ses déambulations, il croise par hasard un homme d’affaires, ancien client du complexe Les Pins, où il avait travaillé. Après lui avoir rappelé qui il était, l’homme d’affaires le reconnaît et lui propose un emploi, sorte de majordome, dans sa villa située au quartier Gambetta, dans laquelle il organise des soirées privées où se rencontrent des hommes d’affaires.
Kada accepte volontiers l’offre, se dévouant à ses tâches de majordome, s’assurant que les hôtes ne manquent de rien, sur instruction de son patron. Il veille à ce que les lieux soient propres et que les soirées se déroulent selon les désirs du maître des lieux et de ses invités.
La qualité exigée de lui, outre son professionnalisme de maître d’hôtel, est la discrétion. Il ne doit parler à personne de ses tâches dans cette villa ni des soirées mondaines où se préparent des stratégies d’approche des fonctionnaires de l’État et le choix de candidats pour les élections locales.
La fabrication d’un maire
Dib, le propriétaire de la villa, est un notable de la ville qui, avec trois de ses amis, élabore des plans pour attirer dans leur réseau d’amitié de hauts fonctionnaires de l’administration. Ils sont préoccupés par le wali, qui se comporte en véritable potentat envers ses administrés, selon Dib.
« Le wali a reçu des instructions du gouvernement pour vendre les usines en faillite et attribuer le foncier à des investisseurs… Je crains qu’on soit ignoré », dit Dib (p. 101).
Si nous avons des hommes de confiance dans les assemblées populaires communales, nous pourrons contourner le wali. J’ai pensé, dit Dib, au chef des services de sécurité que j’ai approché par l’intermédiaire d’un de ses informateurs, et je l’ai invité à nos soirées. Nous aurons besoin de son appui pour les démarches auprès des banques, des services des douanes, des impôts, etc., mais surtout pour placer nos hommes de confiance sur les listes électorales et pour les faire gagner.
C’est ainsi que le colonel El Guédisse devient un habitué de ces soirées fermées où se dégustent méchouis et poissons blancs arrosés de champagne et de whisky. Après les repas, des parties de poker sont organisées au cours desquelles, comme par hasard, le colonel gagne des dizaines de milliers de dinars.
Le colonel est une pièce stratégique dans le plan prévu par Dib, qui cherche à contourner l’autorité du wali. Il faut trouver un moyen pour neutraliser ce wali qui n’en fait qu’à sa tête. Dib cherche à faire élire un maire docile dans la commune où lui et ses amis ont des projets. Il propose à Kada, son majordome, de présenter sa candidature à la mairie d’El Kheir, la commune la plus riche de la wilaya.
« De gros moyens seront mobilisés pour que tu sois élu, lui dit Dib. Saches que tu as en face une population crédule et servile. Elle aime le mensonge » (p. 201).
Kada accepte de se porter candidat, une décision qu’il regrettera plus tard. Cette première partie du plan ayant réussi, il s’agit, dans la deuxième partie, d’en parler au colonel El Guédisse pour qu’il appuie la candidature de Kada.
Devenu un habitué des lieux, le colonel déclare à ses nouveaux amis qu’il est disponible pour les aider en cas de besoin. Dib, le maître des lieux, profite de l’occasion pour lui dire sa crainte qu’aux élections locales, un candidat du parti islamiste soit élu au poste de maire.
Mon colonel, dit-il, nous vous demandons d’éviter à la ville cette catastrophe. Nous avons un candidat et nous voudrions que vous l’aidiez. C’est Kada, que vous connaissez. Il est issu d’une famille honorable et il sait lire et écrire. Étant d’origine modeste, il se consacrera aux gens modestes comme lui s’il est élu.
Le colonel acquiesce et demande à Dib de lui faire parvenir son extrait de naissance et une carte d’adhésion à un parti politique non islamiste. Et c’est ainsi que fut fabriqué le maire de la commune d’El Kheir, riche en terrains agricoles et en terrains périurbains prêts à être cédés à des promoteurs immobiliers.
Le roman se termine par l’arrestation de Kada par la gendarmerie, à son bureau. La justice lui reproche d’avoir signé avec complaisance des documents de cession de biens fonciers en violation de la réglementation en vigueur. Le maire a été arrêté, mais le roman ne dit pas si le processus de fabrication des maires par les barons de la ville a pris fin ou non.
Ce roman, qui est un tableau sociologique d’un aspect de la société algérienne, évoque implicitement des sujets sensibles, ceux du refoulement de la mémoire collective, du désenchantement et du désespoir.
La mémoire refoulée
Il est à se demander pourquoi il y a tant de romans sur la décennie noire, qui a coûté la vie à 200 000 personnes, alors que le discours officiel est dans le déni et la mémoire collective dans le refoulement. Il y a eu, en 2005, un référendum sur la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, mise en œuvre par une ordonnance en 2006, dont certaines dispositions ont fortement restreint le débat public sur cette période peu glorieuse de l’histoire du pays.
C’est ainsi que les recherches, en histoire, en sociologie ou en psychologie, sont restées peu nombreuses au regard de l’ampleur du traumatisme provoqué par cette période sanglante du pays. Des thèses de doctorat ont été consacrées au sujet, mais la décennie noire reste encore insuffisamment investie comme objet de recherche. C’est comme si elle n’avait jamais eu lieu.
L’État interdit à la mémoire de se rappeler et décourage les universitaires d’en faire un objet de recherche académique. Les romanciers, eux, s’aventurent à créer des fictions ayant pour cadre temporel la décennie noire.
Les auteurs de romans jouent sur la différence entre la réalité et la fiction, mais la fiction se nourrit d’un imaginaire qui maquille un passé qui ne passe pas. L’imaginaire est à la société ce que l’inconscient est à l’individu. La période des années 1990 n’est pas oubliée ; elle est refoulée. La mémoire est vive et les blessures ne se sont pas cicatrisées, mais le principe de réalité l’étouffe.
La vie doit continuer ; les enfants doivent jouer ; les célibataires doivent se marier et fonder de nouvelles familles. Tout cela exige que la mémoire se dissolve dans l’imaginaire qui s’exprime dans la fiction inventée par le romancier devenu le fou du roi, le fou de la société.
Il dit publiquement à l’État et à la société ce qu’ils ne veulent pas entendre. Le romancier est le meddah, le conteur public, qui rappelle à des badauds inquiets leur passé et la vacuité de leur vie. Ils quittent le lieu en se disant que ce n’est qu’un meddah qui raconte n’importe quoi.
À l’instar d’autres romanciers de sa génération, Mansour Kedidir est un néo-meddah qui raconte une histoire irréelle mais réaliste, où la lutte féroce pour le pouvoir a mené des hommes à s’égorger, à tuer des enfants, à éventrer des femmes.
« Pourquoi sommes-nous tombés au fond du puits de la barbarie ? Sommes-nous un peuple maudit » se demande un personnage du roman (p. 63).
Désenchantement et littérature du désespoir
Dans le roman de Mansour Kedidir, il y a un désenchantement et un sentiment de désespoir, littéralement une absence d’espoir. La fiction exprime une critique sociale menée à une limite presque nihiliste. Le romancier n’a rien inventé ; il n’a fait que traduire le désenchantement qui a rendu amorphe toute une population.
Peut-être que l’Algérien a cru que toutes les sociétés sont conflictuelles, sauf la sienne. Le désenchantement est la prise de conscience que la ferveur nationaliste ne suffit pas à construire un État ni une société moderne.
L’idéalisation de la guerre de libération a, pendant un temps, effacé l’idée que les dirigeants puissent être mus par leurs intérêts, symboliques ou matériels. C’est ainsi que les premiers dirigeants de l’État indépendant avaient été perçus comme des anges qui n’avaient pas d’autres intérêts que ceux de la nation.
Mais, au fil des ans, lorsque la population s’est rendu compte que l’État était infiltré dès l’indépendance par des fonctionnaires corrompus et assiégé par des hommes d’affaires cupides, le désenchantement a pris une dimension sismique.
La population a perdu confiance en elle-même, comme l’observe le vieux Si Larbi, qui est étonné par la docilité maladive des gens au point de douter que c’est ce même peuple qui a mené une guerre de libération enviée par le reste du monde (p. 157).
Rassi, le comédien, ami d’enfance de Kada, exprime la même désillusion. « A la fin, dit-il, je suis arrivé à la conclusion qu’un pouvoir autoritaire ne peut jamais changer s’il a en face un peuple amorphe et asservi, un peuple qui renvoie ses malheurs au ciel et refuse de lutter pour sa liberté » (p. 127).
Le pessimisme de la fiction fait le procès d’un peuple sans conscience politique et sans intellectuels éclairés engagés. Ce peuple est infantilisé par une religiosité qui décourage l’activité politique et syndicale et qui dévalorise la vie sur terre, incitant à rêver de la vie au paradis, alors que la vie quotidienne est un enfer.
Cet état d’esprit est un terrain propice à la démagogie d’hommes prétendant parler au nom de Dieu et promettant de purifier la société de tous ses maux. Du désenchantement national à l’enchantement religieux, la boucle est bouclée.
Mansour Kedidir dit ce que devraient expliquer le sociologue, le philosophe, l’économiste, le politologue, le psychologue, etc., sur la base de recherches de terrain. Mais, pour cela, il faudrait avoir une université qui produit du savoir, seul remède au désenchantement national et à l’enchantement religieux.