Il y avait mille façons de contester Saïd Sadi. Ses positions politiques, son bilan à la tête du RCD, ses lectures de l’histoire nationale, ses prises de position sur la Kabylie, ses silences, ses contradictions et son retour récent dans le débat public offrent suffisamment de matière pour une critique sévère. Encore faut-il accepter de discuter ce qu’il dit.
La contribution publiée par El Watan sous le titre « Retour en Algérie, réseaux français et marocains : les liaisons dangereuses de Saïd Sadi » choisit un autre chemin : le soupçon.
Le procédé est pernicieux. Saïd Sadi rencontre Hassan Aourid à Meknès. Il a rencontré Bernard-Henri Lévy. D’autres personnalités françaises apparaissent dans son carnet d’adresses. La France et le Maroc entretiennent des relations particulièrement mauvaises avec l’Algérie. Ces faits sont alors disposés les uns à côté des autres jusqu’à suggérer l’existence d’un système de relations hostiles à l’Algérie.
Mais le lien qui permettrait de passer d’une rencontre à un « réseau », puis d’un réseau à une entreprise politique, n’est jamais établi. Une phrase de la contribution résume presque à elle seule sa méthode. « Meknès n’est donc pas seulement Meknès. La rencontre avec Aourid n’est pas seulement une rencontre. Et le retour de Saïd Sadi n’est peut-être pas seulement un retour. »
Pourquoi une rencontre ne serait-elle pas une rencontre ? Le texte ne l’établit pas. Il demande au lecteur de le supposer. C’est le principe même du procès d’intention. On part d’un fait banal ou vérifiable, puis on lui attribue une signification cachée qui devient progressivement plus importante que le fait lui-même. À défaut de preuve, les points d’interrogation font le reste.
Saïd Sadi travaillerait-il « pour le compte de lobbys hostiles à l’Algérie » ? La contribution ne l’affirme pas vraiment. Elle pose la question. Mais tout ce qui précède a été construit pour que le lecteur entende l’accusation. Cette vieille technique permet de lancer les soupçons tout en laissant au rédacteur une porte de sortie. Il n’a rien accusé. Il s’est seulement interrogé.
Non. Une interrogation orientée peut être une accusation quand elle ne repose sur aucun élément susceptible de la justifier.
Parler de « réseaux français et marocains » dans le sens que lui donne le titre suppose au minimum d’établir la nature des liens, leur continuité et leur rapport avec l’action politique prêtée à Saïd Sadi. Le texte ne montre rien de tout cela. Il cite des noms.
Hassan Aourid n’est pas un réseau marocain. Bernard-Henri Lévy n’est pas un réseau français. François Bayrou, Franz-Olivier Giesbert, Boualem Sansal et les autres personnalités évoquées ne deviennent pas une organisation politique simplement parce que Saïd Sadi les a rencontrés à différentes périodes de sa vie.
Sinon, n’importe quel intellectuel, diplomate, ancien ministre, universitaire ou journaliste pourrait être suspecté d’agir pour un réseau étranger en reconstituant son carnet d’adresses. Le problème dépasse Saïd Sadi. La méthode est dangereuse précisément parce qu’elle est extensible à l’infini.
Dans un espace public déjà saturé d’accusations de trahison, d’agendas étrangers, de mains invisibles et de loyautés suspectes, ce type de texte installe une règle particulièrement malsaine. Plus besoin de répondre à une idée. Il suffit de regarder avec qui son auteur a déjeuné.
Vous contestez une lecture de l’histoire nationale ? Cherchons vos fréquentations.
Vous critiquez le pouvoir ? Regardons avec quels étrangers vous vous êtes affiché.
Vous participez à une rencontre au Maroc ou en France ? Vous voilà tenu d’expliquer que vous n’y avez pas vendu les intérêts du pays.
La charge de la preuve est renversée. Ce n’est plus à celui qui accuse de démontrer une relation politique de cette nature. C’est à celui qui rencontre, voyage, parle et débat de prouver son innocence.
On sait où mène cette logique. Elle ne protège aucun pays. Elle appauvrit son débat public.
Les idées de Saïd Sadi peuvent être combattues avec vigueur. Certaines méritent certainement de l’être. Mais la réponse à une lecture de l’histoire est une autre lecture de l’histoire. La réponse à une proposition politique est une critique politique. La réponse à une erreur est un fait.
Un carnet d’adresses n’est pas un argument.
Et puis il y a El Watan.
Que Samir Berrahal développe cette lecture est son droit. Une « contribution » est précisément un espace où des opinions extérieures à la rédaction peuvent s’exprimer. Mais le mot contribution n’abolit pas la responsabilité d’un journal.
El Watan n’est pas un mur Facebook sur lequel chacun vient épingler ses soupçons. C’est un journal qui a accompagné trois décennies de débats politiques algériens, parfois dans des circonstances infiniment plus difficiles qu’aujourd’hui. Sa signature éditoriale signifie encore quelque chose.
Publier une opinion ne signifie évidemment pas l’endosser. Mais publier signifie avoir estimé qu’elle répondait à un minimum d’exigence.
Une rédaction pouvait demander à l’auteur une chose élémentaire. Vous parlez de « réseaux » hostiles. Montrez-les. Vous suggérez que Saïd Sadi pourrait agir pour leur compte. Sur quels faits ? Vous affirmez que certaines rencontres dépassent leur apparence. Qu’avez-vous appris de leur contenu ?
Sans ces réponses, il reste une succession d’associations, de soupçons et de questions à charge. Le filtre éditorial aurait dû fonctionner. Il n’a pas fonctionné. Et c’est peut-être ce qui gêne le plus.
L’Algérie n’a certainement pas besoin d’un débat public aseptisé. Elle a besoin de controverses, de contradictions, de critiques du pouvoir comme de l’opposition, de confrontations sur son histoire et son avenir.
Elle a surtout besoin que les journaux refusent de transformer ces désaccords en enquêtes de loyauté. El Watan le sait mieux que beaucoup d’autres. Ce journal a lui-même connu des périodes où l’accusation politique suffisait à délégitimer une rédaction, un journaliste ou un intellectuel.
Le problème n’est pas qu’elle soit hostile à Saïd Sadi. Elle peut l’être autant qu’elle le souhaite. Le problème est qu’elle remplace la contradiction par l’insinuation et le fait par la fréquentation.
En laissant passer ce texte sans exiger que ses accusations qu’il suggère soient documentées, El Watan n’a pas seulement publié une mauvaise contribution. Il a renoncé, le temps d’une page, à ce qui distingue justement un journal d’une machine à soupçons.