Jijel préparait ce dispositif depuis plusieurs mois. Le 5 mai, le wali de Jijel supervisait une simulation d’incendie destinée à tester le plan ORSEC de la wilaya pour 2026. Protection civile, services forestiers, forces de sécurité et autres secteurs y avaient participé. L’exercice simulait plusieurs besoins simultanés et le wali avait demandé l’actualisation des modules d’intervention, tout en proposant notamment des ambulances tout-terrain et de nouveaux moyens de communication adaptés au relief.
Dix jours avant les incendies, le travail d’actualisation se poursuivait. Le 16 août, le chef de la daïra de Jijel réunissait la commission chargée du plan ORSEC communal. Secours et évacuation, sécurité, santé, communication, énergie, approvisionnement, hébergement, transports, télécommunications et évaluation figuraient parmi les modules examinés. Il était demandé à leurs responsables de mettre leurs données à jour.
Le ministère de l’Intérieur préparait lui aussi la saison des feux. Saïd Sayoud avait réuni les walis le 24 juin pour évaluer notamment la situation des incendies et relever le niveau de préparation des dispositifs d’intervention. Quatre jours plus tard, il supervisait à Chréa une vaste manœuvre de lutte contre les feux de forêt et assistait à une présentation du plan national de prévention et de lutte pour 2026. Après une première vague meurtrière en juillet, il réunissait encore le 28 juillet les walis de 18 wilayas, parmi lesquelles Jijel, Skikda, Annaba, El Tarf, Béjaïa et Mila, en présence du directeur général de la Protection civile.
La catastrophe de fin août oblige à regarder comment ces plans ont été activés lorsque les incendies ont dépassé les capacités locales.
Du feu communal au commandement national
Depuis décembre 2024, l’organisation de la lutte contre les incendies de forêt décrit précisément cette montée en puissance. La première intervention revient à la brigade mobile des forêts, qui appelle si nécessaire l’unité de Protection civile la plus proche. Quand le feu prend de l’ampleur, les autres moyens prévus par le plan de wilaya sont mobilisés. Si les moyens communaux deviennent insuffisants, le comité opérationnel saisit l’échelon supérieur et informe le wali. Lorsque l’incendie menace les personnes et les biens et exige des moyens qui dépassent ceux prévus par le plan de lutte de la wilaya, le dispositif bascule vers l’ORSEC.
La loi 24-04 de février 2024 conserve cinq échelons : communal, wilaya, inter-wilayas, national et sites sensibles. Elle exige que les plans identifient les missions et responsabilités de chaque intervenant. En attendant de nouveaux textes d’application, le décret 19-59 de 2019 demeure en vigueur.
À l’échelle de la wilaya, le wali déclenche le plan ORSEC et dirige les opérations depuis un poste de commandement fixe. Le directeur de wilaya de la Protection civile dirige, lui, le poste de commandement opérationnel sur le terrain, coordonne les interventions et demande les renforts nécessaires. Le wali doit rendre compte de la situation au ministre de l’Intérieur.
Mais le décret prévoit précisément le moment où le ministère reprend la main. Dès qu’un plan ORSEC de wilaya est déclenché, le ministre de l’Intérieur met en état d’alerte le plan inter-wilayas. Il le déclenche lorsque la catastrophe touche simultanément au moins deux wilayas limitrophes, lorsque les moyens d’une wilaya ne suffisent plus ou lorsqu’il faut mobiliser des moyens spécifiques supplémentaires. La direction des secours revient alors au ministre lui-même ou à un wali qu’il désigne.
Lorsque plusieurs plans de wilaya ou un plan inter-wilayas sont déclenchés, le ministre place l’ORSEC national en état d’alerte. Il peut ensuite le déclencher lorsque plusieurs wilayas sont simultanément touchées, lorsque les ressources déjà engagées deviennent insuffisantes ou lorsque la catastrophe nécessite des moyens complémentaires d’envergure nationale. La direction des opérations nationales relève également du ministre de l’Intérieur.
Seize wilayas en feu
Le 26 août à 13 heures, 37 incendies étaient encore actifs dans 16 wilayas. Skikda en comptait sept, Jijel et El Tarf cinq chacune, Annaba quatre, Béjaïa trois. Des familles étaient évacuées à Ouled Yahia Khadrouche et Chekfa, à Jijel. À El Tarf, le feu menaçait des habitations et des espaces de loisirs. À Skikda, une colonne mobile de l’Unité nationale d’instruction et d’intervention était envoyée à Aïn Charchar. Des avions AT-802 et un Mi-26 étaient déjà engagés sur plusieurs fronts.
La même journée, le plan ORSEC était signalé comme déclenché à El Eulma, dans la wilaya d’Annaba. À Skikda, où les incendies allaient toucher 27 communes et faire des victimes, le plan ORSEC de wilaya a également été activé, avec un poste de commandement correspondant au dispositif testé quelques mois auparavant.
Le communiqué du ministère de l’Intérieur publié pendant cette montée des feux indiquait que les walis pouvaient activer l’ORSEC « en cas de besoin ». Il annonçait également l’engagement des moyens terrestres, des colonnes mobiles, des AT-802, du BE-200 et du Mi-26.
Mais les communiqués ne disent pas si l’échelon inter-wilayas a été activé. Une fois un ORSEC de wilaya déclenché, le décret place le plan inter-wilayas en état d’alerte sous l’autorité du ministre. Et la situation du 26 août réunissait simultanément des feux majeurs dans une succession de wilayas limitrophes allant de Béjaïa à El Tarf.
Dans les communiqués du ministère de l’Intérieur, de la Protection civile et de l’APS consultés pour cette période, aucune annonce ne précise l’heure de mise en alerte d’un ORSEC inter-wilayas, son éventuel déclenchement, l’identité de celui qui dirigeait cette coordination ou le passage éventuel au niveau national.
Le ministère dispose pourtant de ses propres instruments de pilotage. Le décret ORSEC place sous l’autorité du ministre un Comité interministériel de gestion des catastrophes, le CIGEC, chargé d’évaluer la situation avec les walis et de suivre la mobilisation et l’emploi des ressources. Il prévoit également des cellules de veille chargées de la prévision et de l’anticipation des menaces. La Délégation nationale aux risques majeurs est elle aussi placée sous l’autorité du ministre et chargée de coordonner et d’évaluer les actions préventives du système national.
Les moyens nationaux annoncés pour la campagne étaient conséquents. La Protection civile avait mobilisé plus de 19 000 agents, 704 véhicules et engins de lutte, 65 colonnes mobiles spécialisées, six hélicoptères et douze bombardiers d’eau. L’ANP ajoutait deux avions et six hélicoptères.
Un ministre déjà au centre du dispositif
À Jijel, la responsabilité se joue dans l’allocation des moyens au moment où plusieurs foyers menaçaient simultanément les habitations. Qui disposait de la vision d’ensemble ? À quelle heure les demandes de renfort sont-elles remontées des postes opérationnels vers les walis puis vers Alger ? Quand le seuil communal est-il devenu celui de la wilaya, puis celui de plusieurs wilayas ? Quels moyens ont alors été déplacés d’un front vers un autre ?
Saïd Sayoud s’est rendu à Béjaïa dans la soirée du 26 août puis à Jijel à l’aube du lendemain. Les deux déplacements ont été annoncés comme effectués sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune.
La mention d’une instruction présidentielle ne change pas la chaîne réglementaire. Le décret ne fait pas du ministre de l’Intérieur un responsable qui attend une instruction présidentielle pour exercer ses compétences en matière d’ORSEC. Il lui attribue directement la mise en alerte, le déclenchement et, selon le niveau, la direction des dispositifs inter-wilayas et national.
L’heure d’arrivée du ministre à Jijel est connue. Celle où le ministère a considéré que plusieurs incendies locaux avaient changé d’échelle et dépassaient désormais les frontières d’une wilaya reste à établir.
Le dispositif prévoit sa propre trace écrite. Après la levée d’un ORSEC de wilaya, le wali établit un rapport adressé au ministre. Après un ORSEC inter-wilayas ou national, le rapport relève du ministre de l’Intérieur et doit être transmis au Premier ministre. Ces rapports doivent permettre d’évaluer ce qui a fonctionné, les moyens employés et les défaillances rencontrées.
Jijel avait testé son dispositif en mai, le ministère avait évalué la préparation nationale en juin et les walis avaient encore été réunis après les feux de juillet. Fin août, les plans existaient et les responsabilités étaient définies. Il faut désormais établir quand chaque niveau a été activé, quelles décisions ont été prises et combien de temps il a fallu pour que la réponse change d’échelle.