Près de 2 000 incendies ont été recensés en trois semaines en juillet, avant une nouvelle multiplication des foyers fin août. Du 26 au 28 août, les bulletins de la Protection civile dessinent dans l’Est une bande de feux qui va de Béjaïa à El Tarf. Darguina, El Kseur, Ziama Mansouriah, El Milia, Ouled Yahia Khadrouche, Hamala, Ramdane Djamel, Bouteldja et Cheffia figurent parmi les communes touchées. Plusieurs de ces localités se trouvent aussi sur des nœuds ou des corridors importants du réseau électrique, traversés par des lignes à haute et très haute tension et ponctués de postes de transformation.
Entre le 8 et le 28 juillet, la Protection civile a recensé 1 968 incendies, dont 667 feux de forêts, maquis et broussailles et 1 301 feux de récoltes, arbres fruitiers et palmeraies. Fin août, le rythme s’accélère de nouveau : 193 incendies sont comptabilisés dans le bilan arrêté le 27 août à 7 heures, puis 174 au cours des vingt-quatre heures suivantes.
La chaleur dessèche l’herbe, les broussailles et les litières forestières, qui deviennent plus faciles à enflammer. Elle dégrade également les conditions de fonctionnement des lignes au moment où la climatisation porte la demande électrique à des sommets. La demande nationale a atteint 21 176 MW le 12 juillet, puis 21 378 MW dès le lendemain. En août, trois nouveaux records ont été enregistrés en trois jours : 21 650 MW le 17, 21 727 MW le 18 et 21 828 MW le 19 août. Le ministère de l’Énergie relie lui-même ces pointes à la vague de chaleur et à la forte humidité sur le littoral.
Le guide américain de référence sur la détermination des causes d’incendies recense l’augmentation de charge, le chauffage solaire, le vent, les contacts avec la végétation et les arcs parmi les facteurs pouvant provoquer ou favoriser un incident sur une ligne électrique. Le courant chauffe les conducteurs tandis que la température ambiante et le rayonnement solaire réduisent leur marge thermique. Le métal se dilate, la flèche du conducteur augmente et le vent peut faire osciller les lignes ou projeter la végétation contre elles. Rupture d’un conducteur, contact avec un arbre, arc électrique, défaillance d’un équipement ou projection de métal incandescent figurent parmi les mécanismes documentés de départ de feu.
De Darguina à El Milia
À Béjaïa, la Protection civile a signalé des incendies à Darguina et El Kseur le 27 août, avant de maintenir El Kseur parmi les foyers actifs le lendemain. Ces deux communes sont des points importants du réseau régional. La ligne 220 kV Bouira-El Kseur-Darguina traverse ce réseau. Sonelgaz documente également les lignes 60 kV Darguina-Erraguene, Darguina-Béjaïa et El Kseur-Béjaïa et qualifie l’axe 220 kV vers El Kseur d’ouvrage stratégique pour l’apport de puissance à la région.
À Jijel, plusieurs secteurs touchés se trouvent sur cette trame électrique. Les bulletins des 27 et 28 août citent notamment Ouled Yahia Khadrouche, Ziama Mansouriah, Texenna, Chekfa, Sidi Maarouf et El Milia. À El Milia–Ouled Yahia se croisent plusieurs ouvrages du réseau de transport. Le poste 400/220 kV d’El Milia est relié au poste 220/60 kV d’Ouled Yahia, lui-même raccordé aux lignes vers Jijel et Aïn M’lila. Les ouvrages associés comprennent notamment le raccordement de la ligne 60 kV Jijel–El Milia et de la ligne 220 kV Jijel–Aïn M’lila. Plus à l’est, la ligne 400 kV El Milia–Ramdane Djamel prolonge cette dorsale vers Skikda.
Le poste 400/220 kV d’Ouled Yahia-El Milia est entré en service en décembre 2022 et les nouveaux raccordements 220 et 60 kV ont été mis en exploitation entre décembre 2023 et août 2024.
À Mila, Hamala figure parmi les communes touchées le 27 août. C’est là que se trouve le poste de Béni Haroun. Deux grandes liaisons de 220 kV y aboutissent : Oued Athmania-Béni Haroun et Jijel-Béni Haroun, cette dernière traversant les wilayas de Jijel et Mila.
À Skikda, le bulletin du 28 août recense des feux à Filfila, Bekkouche Lakhdar, Zerdaza, Azzaba, Aïn Zouit, Ramdane Djamel, Aïn Kechra et Oum Toub. Ramdane Djamel appartient à la dorsale électrique de l’Est. La ligne 400 kV El Milia-Ramdane Djamel y aboutit, avec plusieurs ouvrages 220 kV liés au poste de Ramdane Djamel.
À El Tarf, les deux géographies se recoupent encore à Cheffia et Bouteldja. Deux lignes Cheffia-Bouteldja comptent parmi les ouvrages à haute et très haute tension déclarés d’utilité publique. Le réseau comprend également un poste 220/60 kV à Bouteldja, auquel s’ajoute un nouveau poste 220/60/30 kV développé pour renforcer l’alimentation de la wilaya.
Le recoupement s’arrête pour l’instant à l’échelle des secteurs signalés par la Protection civile. L’origine de chaque feu se joue à quelques mètres et quelques minutes près, au point précis où l’ignition s’est produite.
Un réseau lui-même frappé par les feux
Les incendies ont également endommagé l’infrastructure électrique. À Jijel, les équipes de Sonelgaz ont réparé des poteaux, des câbles et des transformateurs endommagés dans plusieurs secteurs incendiés, avec le renfort de brigades venues d’autres wilayas. À Annaba, Sonelgaz a engagé le 29 août la réhabilitation de près de 12 kilomètres de réseau touchés par les feux.
Dans la nuit du 14 au 15 juillet, une panne a affecté l’installation de Sidi Okba sur le réseau 400 kV de l’Est, relié vers le nord par F’Kirina, Oued Athmania et Ramdane Djamel. Le 14 juillet, la Protection civile avait signalé un feu d’arbres fruitiers à Oued Athmania même et un incendie forestier à Hamala, sur la branche reliant Oued Athmania à Béni Haroun et Jijel. Dans les vingt-quatre heures englobant la panne, elle a recensé 139 incendies de végétation à travers le pays, dont 29 feux de forêt. L’alimentation perturbée dans plusieurs wilayas n’a été entièrement rétablie que vers 4 heures du matin.
L’ordre des événements permet de distinguer un réseau à l’origine d’un départ de feu d’un réseau atteint par les flammes. Les systèmes électriques enregistrent les défauts, les déclenchements et les réenclenchements, tandis que la Protection civile dispose des heures et des lieux des interventions. Un défaut précédant de quelques minutes un départ de feu au même endroit n’a pas la même signification qu’une ligne qui déclenche après l’arrivée des flammes. Les traces d’arc, les contacts avec la végétation, les conducteurs rompus ou les marques de fusion font également partie des éléments recherchés dans les enquêtes de cause.
Le nombre des incendies, leur simultanéité, les records de puissance appelée et la géographie des foyers fournissent désormais des éléments précis à comparer aux données techniques. Coordonnées et heures des premiers départs, journaux de défaut de Sonelgaz, déclenchements des lignes et constatations effectuées sur les conducteurs et les postes peuvent établir l’ordre des événements.
Sonelgaz et la Protection civile détiennent ces données. Elles peuvent établir si, dans certains secteurs, un incident électrique a précédé le feu ou si le réseau n’en a été qu’une victime. Leur examen offre une voie plus solide pour rechercher l’origine des incendies que de livrer trop vite la catastrophe au destin, à un incendiaire invisible ou à une « main étrangère » dont aucune preuve n’a encore été rendue publique.