Un ministre n’est pas un nom placé à la tête d’une administration. Il devrait être choisi parce qu’un pouvoir sait ce qu’il veut faire et cherche la personne capable de le faire. En Algérie, c’est cette relation entre une mission, une compétence et une responsabilité qui devient de plus en plus difficile à voir.
Le remaniement de cette semaine en donne une illustration. Quatre ministres sont remplacés un jour. Deux nouvelles nominations tombent le lendemain. Les changements arrivent par à-coups, comme si l’on ajustait l’exécutif au fil des besoins plutôt que de recomposer un gouvernement autour d’un cap.
La question n’est pas de savoir si chaque nouveau ministre possède un grand diplôme ou une carrière internationale. Un bon ministre peut venir d’une université algérienne, de l’administration ou d’une entreprise publique. Il doit surtout avoir une expérience qui explique sa nomination et l’autorité nécessaire pour conduire la politique qu’on lui confie.
Or les mêmes noms circulent, disparaissent puis reviennent. Des responsables passent d’un secteur à un autre sans que leur parcours éclaire vraiment ce choix. Le pays ne manque pourtant pas de compétences. Ce qui manque de lisibilité, c’est la manière dont elles sont sélectionnées.
Le problème devient plus clair lorsqu’on regarde ce que les ministres peuvent réellement décider.
Après les incendies de cet été, le président de la République a demandé au ministre de la Justice de préparer une modification du Code pénal pour rétablir la peine de mort avec exécution contre les auteurs d’incendies volontaires. Pourtant, la peine capitale figure déjà dans le droit algérien lorsqu’un incendie volontaire provoque la mort. Le ministre de la Justice n’a formulé publiquement aucune réserve.
Ce détail compte. Un garde des Sceaux sert précisément à apporter au pouvoir l’état du droit avant qu’une décision soit annoncée. Lorsque l’expertise arrive après l’instruction politique, le ministère cesse peu à peu d’être un lieu où la décision se construit. Il devient celui où elle s’exécute.
La Communication offre un exemple encore plus net.
Le ministère existe toujours, mais l’essentiel de ses leviers a été déplacé vers la Présidence. Kamel Sidi Saïd, directeur général de la communication à la Présidence, avait reçu par décret non publiable de larges prérogatives. Le PLF 2025 en avait donné une traduction budgétaire. La tutelle des établissements publics du secteur, y compris l’audiovisuel et la régie publicitaire publique, a été placée sous l’autorité de la Présidence. La publicité publique, qui reste un instrument décisif dans l’économie des médias, est pilotée depuis ce même centre.
Dans ces conditions, pourquoi changer le ministre de la Communication ? De quoi est-il politiquement responsable s’il ne contrôle plus les principaux instruments du secteur qu’il est censé diriger ?
Il peut administrer son ministère, ses services et ses procédures. Mais si les établissements, la publicité et la communication stratégique sont pilotés ailleurs, la responsabilité réelle se trouve ailleurs elle aussi. S’il y a une faute de communication, elle devrait être assumée là où la décision a été prise, non par celui qui conserve le titre sans les leviers.
Cette dissociation entre le pouvoir et la responsabilité nourrit aussi une autre faiblesse. La décision peut se former à partir de remontées informelles avant même que les institutions aient fini leur travail.
Lors des incendies, le Président a lui-même évoqué des captures d’écran et des publications de citoyens pour conforter la piste criminelle, alors que les enquêtes étaient toujours en cours. Une capture d’écran peut être un indice. Elle peut justifier une vérification. Elle ne devrait jamais tenir lieu de conclusion.
Nous savons pourtant ce que ces fragments peuvent produire dans un système opaque. Une dénonciation, une conversation sortie de son contexte ou une capture d’écran peuvent détruire une réputation et parfois une carrière avant que les faits soient établis.
En langage courant, cela porte un nom plus simple : les ragots.
Un État ne peut pas fonctionner durablement sur la remontée de ce que l’un a dit sur l’autre. Il lui faut des institutions capables de vérifier, de contredire et de dire au décideur ce qu’il ne souhaite pas forcément entendre. C’est aussi à cela que servent les ministres.
Le vrai problème n’est donc pas que tous les ministres ne soient pas exceptionnels. Aucun pays ne possède un gouvernement composé de génies. À mesure que leur pouvoir se réduit, le profil des ministres finit lui aussi par ne plus compter. La décision se concentre à la Présidence et les ministres deviennent interchangeables. Ils administrent, transmettent, appliquent. Lorsque quelque chose ne fonctionne plus, ils sont remplacés.
On appelle cela un remaniement. À défaut de cap, cela ressemble surtout à un changement de noms.