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Les complots que l’État ne voit jamais venir


Un agent de la Protection civile au milieu des incendies à Tizi Ouzou, le 10 août 2021. Photo Abdelaziz Boumzar/Reuters.

Le discours du complot, lorsqu’il s’agit des incendies, n’est pas nouveau. Il accompagne depuis longtemps les crises que l’État peine à prévenir, à expliquer ou à contenir. Il resurgit aussi régulièrement face aux mobilisations populaires. Mais prenons-le au sérieux un instant, ne serait-ce que pour pousser jusqu’au bout le raisonnement de ceux qui l’invoquent.

S’il existe réellement une organisation criminelle capable d’allumer des feux de forêt de Tizi Ouzou à El Tarf, de frapper plusieurs wilayas à quelques heures ou quelques jours d’intervalle, de provoquer des destructions massives et d’entraîner la mort de centaines de personnes, alors la première conclusion à tirer ne concerne pas les pyromanes. Elle concerne l’état de notre système de sécurité.

Une opération d’une telle ampleur ne se mène pas avec deux individus munis d’un briquet. Elle suppose des hommes, des déplacements, une logistique, des repérages et une capacité de coordination. Elle suppose aussi que des groupes puissent évoluer sur plusieurs territoires, sans être détectés avant de passer à l’acte. À ce niveau, il ne s’agit plus d’un fait divers, mais d’une organisation.

Il faut alors poser la question que le discours du complot évite. Quelle est cette force qui serait capable de mener une campagne d’incendies à l’échelle d’une partie du territoire national sans que les services chargés de protéger le pays puissent la repérer, l’identifier et la neutraliser.

S’il s’agit d’une organisation intérieure, sa capacité d’action devrait provoquer une remise en cause profonde du dispositif de renseignement. Comment une structure capable de mobiliser des dizaines de personnes et d’organiser des opérations coordonnées pourrait-elle se développer sans laisser de traces. Comment pourrait-elle communiquer, recruter, se déplacer et préparer ses actions sous le radar d’un appareil sécuritaire qui dispose pourtant de moyens considérables et d’un maillage territorial étendu.

Et s’il s’agit d’une force étrangère, comme le suggère régulièrement le discours officiel, la question devient autrement plus grave. Un État qui organise ou commandite des opérations destinées à brûler des forêts algériennes et à provoquer la mort de citoyens commettrait un acte hostile majeur. Ce serait un casus belli. Une accusation pareille ne peut pas rester une formule lancée dans un discours ou relayée sur les réseaux sociaux. Elle suppose des preuves, une enquête, l’identification des auteurs et des commanditaires, puis une réaction nationale à la hauteur des faits.

On ne peut pas présenter un pays étranger comme capable de mener des opérations meurtrières sur le territoire national et reprendre ensuite le cours normal des relations comme si de rien n’était. Soit l’accusation est fondée et l’État doit en tirer toutes les conséquences. Soit elle ne l’est pas et elle ne devrait pas servir à remplir le vide laissé par l’absence d’explication.

Le discours du complot donne l’impression de renforcer l’État alors qu’il peut produire exactement l’effet inverse. Plus la menace décrite est vaste, organisée et puissante, plus la question de la responsabilité des institutions chargées de l’anticiper devient inévitable.

Un service de renseignement n’est pas jugé au nombre d’opposants qu’il surveille, de journalistes qu’il suit ou de publications critiques qu’il classe. Il est jugé à sa capacité à identifier les menaces réelles avant qu’elles ne deviennent des catastrophes. Le renseignement n’est pas une police politique perfectionnée. Sa fonction première est de voir venir ce que le reste de l’État ne voit pas encore.

Lorsque des institutions consacrent une part importante de leur énergie à la surveillance du débat public, elles peuvent finir par développer une connaissance précise de la société politique tout en perdant de vue les menaces qui pèsent réellement sur la société tout court.

C’est aussi cela qu’il faut interroger après chaque grande catastrophe. Non pas seulement qui a allumé le premier feu, mais pourquoi l’État n’a pas vu venir le risque, pourquoi il n’a pas pu limiter sa propagation et pourquoi ses propres explications arrivent souvent après les flammes.

La sécurité nationale ne se mesure pas au nombre de voix critiques que l’on parvient à surveiller ou à réduire au silence. Elle se mesure à la capacité de protéger les citoyens, les infrastructures et le territoire. Si des organisations criminelles disposent réellement de la capacité qu’on leur prête, nous avons besoin d’une réforme profonde de l’appareil de renseignement pour qu’il puisse les détecter et les neutraliser. Si elles n’existent pas, il faut cesser de les invoquer pour expliquer les défaillances de l’État.

Dans les deux cas, le constat est inconfortable. Nous avons besoin d’un appareil de renseignement tourné vers les menaces, pas vers la surveillance des citoyens. Un pouvoir peut longtemps expliquer ses difficultés par les complots dont il serait victime. Mais lorsqu’il attribue chaque échec à des ennemis toujours plus puissants, plus organisés et plus invisibles, il finit par formuler lui-même l’accusation la plus sévère contre son propre système sécuritaire.

Un État qui voit des complots partout mais ne parvient jamais à les déjouer n’est pas un État assiégé. C’est un État qui ne voit pas.