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Elaine Mokhtefi racontait Frantz Fanon : « Il faut que tu marches droite sur tes propres pieds »

Au colloque de Twala sur Fanon, en décembre 2025, Elaine Mokhtefi a réagi au film d’Abdenour Zahzah en racontant l’homme qu’elle avait connu, d’Accra à Washington.


« Je l’ai vu à New York quand Abd el Nour est venu le présenter et je l’ai trouvé bouleversant. (…) L’émotion était extrêmement grande. »

Elle pose d’emblée une limite. « Je ne pouvais pas vous parler de sa pensée. Sa pensée est dans ses écrits. » Puis elle revient à ce qui les avait rapprochés : « J’étais contre le colonialisme dans toutes ses formes et surtout contre le colonialisme français en Algérie. Et j’étais partisane de la guerre. »

Accra, la rencontre

« J’avais organisé une conférence mondiale de la jeunesse à Accra. Nkrumah a offert l’université d’Accra pour ce congrès. Des jeunes gens sont venus du monde entier, des délégués d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, partout. Et j’étais l’organisatrice. »

« Une conférence à l’époque durait trois semaines. Pas trois jours, trois semaines. »

« Un jour, je traversais la pelouse de l’université pour aller à la salle de conférence et il y avait quatre bonshommes qui m’ont arrêtée. Trois hommes en costume sous le soleil africain et un monsieur dans un pantalon et une petite chemise. Celui-là m’a parlé en anglais, difficilement. J’ai reconnu son accent français et j’ai répondu en français. Il m’a demandé où était la salle. J’ai dit : “Suivez-moi, j’y vais.” »

« J’ai commencé à parler avec ce bonhomme. Les trois hommes nous suivaient. On s’est tout de suite entendus, presque comme si on était des amis. […] Les trois bonshommes ne se sont pas présentés, mais le monsieur en pantalon léger m’a dit qu’il s’appelait Frantz Fanon. Après, il s’est présenté devant des centaines de personnes. »

Le délégué algérien est Mohamed Sahnoun, représentant de l’UGEMA. « Mohamed, Frantz Fanon et moi, on est devenus une sorte de comité pour faire passer la résolution sur la guerre d’Algérie. (…) On a passé notre journée ensemble. On se respectait beaucoup. »

« Frantz et moi, souvent, attendions Mohamed parce qu’il participait à des réunions à part. Et je me rappelle un soir, nous sommes allés danser. (…) Un photographe l’a reconnu et est venu nous prendre en photo. Frantz l’a pris par la chemise : “Vous n’allez pas publier ça.” Il a répondu : “Non, monsieur, enfin, non, jamais.” Deux jours plus tard, on a vu la photo dans une revue ghanéenne. »

« Marcher sur ses propres pieds »

« Il m’a demandé, un jour, qu’est-ce que j’aimerais dans la vie. J’ai dit que j’aimerais trouver quelqu’un avec qui j’aurais une certaine affection, que je puisse poser ma tête sur son épaule. Il m’a dit : “Jamais ! No, no. Il faut que tu marches droite sur tes propres pieds et ne pas dépendre des autres.” Alors, ça, je ne l’ai jamais oublié. »

« Chaque fois que je vois une femme trop dépendante, je répète ce que m’a dit Fanon. »

Après Accra, Mokhtefi retourne aux États-Unis. « Je suis retournée aux États-Unis pour voir mes parents. Je me suis rendue au bureau algérien de New York. Chanderli m’a invitée à déjeuner. À la fin du déjeuner, il m’a demandé si je pouvais rester et travailler avec eux parce qu’à l’époque je parlais français. »

« Il avait beaucoup de mal à trouver du personnel qui parlait français. (…) Il y avait Chanderli, Raouf Boudjakdji, parfois M’hamed Yazid, et une autre Américaine, Marianne Davis. Elle et moi étions secrétaires et traductrices. »

« Notre tâche était de faire en sorte que l’ONU passe une résolution en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Yazid et Aït Ahmed avaient déjà organisé ce bureau en 1955 et il n’y avait toujours pas de résolution pour l’indépendance. »

Fanon à Washington

« Entre-temps, Frantz était venu aux États-Unis, très malade. Il avait la leucémie. J’étais la seule personne au bureau qui le connaissait. Chanderli m’envoyait tout le temps à Washington, où il était dans un hôpital d’État, pour voir s’il allait bien, s’il avait besoin de quoi que ce soit. (…) J’y allais presque tous les week-ends le voir. »

« Il ne parlait que de l’Algérie, de ses camarades de l’Armée de libération, des gens de Tunis, du GPRA. C’étaient ses seules conversations. »

« Sa femme Josie et son fils sont arrivés. (…) J’ai pris le petit. Il avait sept ou huit ans. Je l’ai amené à New York parce que je trouvais que rester à l’hôpital, avec son père toujours au lit, ce n’était pas bien pour un petit enfant. (…) Frantz a dit que c’était une très bonne idée. »

« Le gosse connaissait déjà l’alphabet. Il m’a demandé quel était mon nom et il a écrit Elaine sur la fenêtre. Son père m’avait dit : “Il fait transfert.” Il n’oubliait jamais qu’il était psychiatre. Les gens du bureau et nos camarades se sont occupés de lui, on l’a mené à la foire de Central Park. »

« Quand il est mort, Josie m’a téléphoné de Washington. Elle est venue nous voir. Elle est restée avec nous plusieurs semaines. (…) Elle n’avait pas envie de repartir à Tunis. »

Josie, après Fanon

Avec Josie, l’amitié se prolonge après la mort de Fanon. « Avec Josie, on est allées à Cuba ensemble. On est allées à La Havane. (…) C’était la Conférence latino-américaine de solidarité. »

« Josie et moi, nous sommes allées comme journalistes : elle comme journaliste d’El Moudjahid et moi comme journaliste de l’APS. (…) Nous sommes restées six semaines à La Havane. On a rencontré même une fois Castro. (…) On a visité tout le pays. (…) Je faisais des articles presque tous les jours pour l’APS sur ce congrès. J’ai envoyé mes papiers par courrier. Quand il faisait mauvais sur l’Atlantique, ils ne passaient pas. Peut-être la moitié de mes articles ont paru dans El Moudjahid. C’était avant Internet, bien avant Internet. »

« En tout cas, je suis restée en contact avec elle. Avec tristesse, j’ai appris sa mort. »

Au colloque de Twala, Elaine Mokhtefi raconte ce qu’elle a vu et partagé : un homme qui dansait, travaillait et parlait de l’Algérie jusqu’à sa mort.