Chargement ...

Du Darfour au Mali, les réseaux liés à Abou Dhabi aux portes de l’Algérie

Du Darfour au nord du Mali, des rapports de l’ONU documentent des réseaux de combattants, de drones, d’armes, de sociétés et de flux financiers liés à des acteurs établis aux Émirats arabes unis. À l’ouest, une rançon de 50 millions de dollars attribuée à Abou Dhabi par Reuters a renforcé le JNIM. Ces circuits longent le flanc saharien de l’Algérie.


Le 30 août au matin, quatre chasseurs Sukhoi Su-30 algériens se posent à Niamey, accompagnés d’un avion ravitailleur. Le ministère de la Défense natioanle parle de deux patrouilles envoyées sur instruction d’Abdelmadjid Tebboune et à la demande des autorités nigériennes après une tentative de déstabilisation dans la capitale. Saïd Chanegriha, chef d’état-major de l’ANP et ministre délégué à la Défense, a ordonné leur déploiement. Le Premier ministre nigérien Ali Mahamane Lamine Zeine les accueille à l’aéroport. Alger parle d’une « mission de soutien » à l’armée nigérienne.

Onze jours plus tard, le 10 septembre, l’Algérie rompt ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis. Le ministère des Affaires étrangères invoque des « agissements provocateurs ou hostiles », dit avoir adressé plusieurs avertissements à Abou Dhabi et estime que les limites de l’acceptable ont été franchies. Il ne désigne ni pays africain, ni opération, ni organisation. Le lendemain à minuit, l’espace aérien algérien est fermé aux aéronefs civils et militaires immatriculés aux Émirats, en provenance ou à destination de ce pays.

Du nord du Mali au Darfour, des rapports des Nations unies documentent des réseaux d’armes, de combattants, de drones, d’argent et de logistique reliés, à des degrés différents, à des acteurs établis aux Émirats.

Niamey, le verrou du Sud

L’engagement algérien au Niger avait commencé avant l’envoi des Su-30. Le 9 août, l’ANP transfère à l’armée nigérienne deux Mi-24V d’attaque et deux Mi-171, avec munitions, pièces de rechange, équipements de maintenance et soutien logistique. Les appareils partent d’In Guezzam, en 6e Région militaire, et sont réceptionnés à Niamey par le général Salifou Maïnassara, chef d’état-major de l’armée de l’air nigérienne.

Quatre jours plus tard, Sifi Ghrieb et Ali Mahamane Lamine Zeine lancent une nouvelle campagne pétrolière de Sonatrach sur le permis de Kafra. Mohamed Arkab, le ministre nigérien du Pétrole Hamadou Tinni, le PDG de Sonatrach Nour Eddine Daoudi et le directeur général de la Sonidep Ali Saïbou Hassan participent à la cérémonie. Quatre puits doivent être forés par l’Entreprise nationale de forage, ENAFOR.

La filiale SIPEX de Sonatrach travaille à Kafra depuis 2005. Elle y a acquis environ 2 200 kilomètres de sismique 2D et 760 km² de sismique 3D, puis foré deux puits en 2018 et 2019. Kafra-1 a confirmé la présence d’hydrocarbures. Le 15 avril 2026, les autorités nigériennes ont prolongé de deux ans la période d’évaluation du permis.

Le Niger se trouve aussi sur le tracé du gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie, TSGP. Une étude de faisabilité actualisée a été réalisée par Penspen. Sonatrach a engagé les premières études opérationnelles du tracé nigérien avant le lancement, le 4 juin à Aoulef, des travaux du tronçon algérien. Mohamed Arkab était accompagné du Nigérian Ekperikpe Ekpo et du Nigérien Hamadou Tinni. Le tracé algérien doit rejoindre Hassi R’Mel depuis la frontière nigérienne.

Dans la nuit du 28 au 29 août, des éléments du Bataillon spécial de renseignement du Commandement des opérations spéciales, notamment stationnés sur la base 101 de Niamey, se soulèvent. Le Conseil des ministres nigérien du 4 septembre parle d’une tentative de déstabilisation à « ramifications internationales ».

Sous la présidence du général Abdourahamane Tiani, il accuse directement le régime d’Emmanuel Macron et évoque des « frères africains » servant de relais. Niamey dit avoir constitué une « documentation conséquente » et se réserve le droit de saisir la justice internationale.

Le même communiqué remercie les États de l’Alliance des États du Sahel, la Russie et l’Algérie.

Cinquante millions de dollars pour le JNIM

Le 10 août 2026, l’Équipe d’appui analytique et de surveillance des sanctions du Conseil de sécurité publie son trente-huitième rapport sur Al-Qaida et l’État islamique, référencé S/2026/651.

Les experts évaluent à 7 000 à 8 000 le nombre de combattants du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le JNIM, dont environ la moitié au Mali. Ils décrivent une organisation capable de coordonner ses katibas sur plusieurs fronts et de coopérer avec le Front de libération de l’Azawad.

Le rapport mentionne environ 50 millions de dollars versés en 2025 pour obtenir la libération d’un otage détenu au Mali. L’essentiel de la rançon a été redistribué entre les katibas du JNIM et a joué, selon les experts, un « rôle clé » dans le financement de son offensive. Une partie a également été transférée à Al-Qaida au Maghreb islamique, AQMI, puis vers d’autres composantes du réseau Al-Qaida.

L’ONU ne donne ni le nom de l’otage ni celui du payeur. Trois sources régionales interrogées par Reuters désignent les Émirats arabes unis comme le pays à l’origine du paiement. Elles affirment qu’un ressortissant émirati et deux autres étrangers ont été libérés après le versement des fonds. Un responsable émirati interrogé par l’agence n’a pas répondu sur la transaction et a réaffirmé l’opposition de son pays à l’extrémisme et au terrorisme.

Le montant dépasse largement les rançons habituelles. Les sources sécuritaires citées par Reuters les situent généralement entre 4 et 6 millions de dollars pour un otage étranger dans le Sahel.

Le rapport relie cette manne à l’offensive menée par le JNIM avec le Front de libération de l’Azawad. Les attaques ont gagné le centre et le sud du Mali, jusqu’à Bamako et Kati. Environ 200 combattants ont attaqué Kati. Le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a été tué dans un attentat au véhicule piégé. Le JNIM et ses alliés ont également renforcé leur présence au nord, notamment autour de Kidal.

Kidal occupe depuis des décennies une place particulière dans la diplomatie et la sécurité algériennes. Les routes du nord du Mali rejoignent l’extrême Sud algérien. Des dizaines de millions de dollars permettent de financer combattants, véhicules, carburant, armes, communications et relais locaux.

Du Darfour à Koufra, armes, drones et mercenaires

Le 3 septembre, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan publie un rapport consacré aux soutiens extérieurs au conflit. Elle dit disposer de « motifs raisonnables » de croire qu’un réseau transnational reliant des personnes et des entités aux Émirats arabes unis, au Tchad, en Libye et en Somalie a fourni aux Forces de soutien rapide, les FSR de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, des armes, du matériel militaire, du soutien logistique, de la formation et du personnel étranger.

La Mission décrit des circuits aériens, terrestres et maritimes alimentant les zones contrôlées par les FSR, notamment Nyala. Elle cite des systèmes de drones et d’autres armements nécessitant des compétences techniques.

Le nombre de Colombiens engagés auprès des FSR pourrait approcher 2 000. Certains ont opéré et entretenu les drones et d’autres systèmes d’armes avancés. Plusieurs étaient présents autour d’El-Fasher avant et pendant les opérations qui ont conduit à la prise de la ville en octobre 2025.

Le département américain du Trésor avait déjà documenté une partie de cette filière. En décembre 2025, l’OFAC sanctionne un réseau dirigé par l’ancien officier colombien Álvaro Andrés Quijano Becerra, installé aux Émirats, et son épouse Claudia Viviana Oliveros Forero.

Leur société colombienne International Services Agency, A4SI, recrutait notamment des pilotes de drones, des tireurs d’élite et des traducteurs. Talent Bridge, anciennement Global Staffing, servait d’intermédiaire contractuel et financier.

En avril 2026, Washington ajoute Fénix Human Resources, société créée en remplacement d’A4SI, ainsi que Global Qowa Al-Basheria, également connue sous le nom de Mi Futuro Global. Le Trésor accuse ces structures d’avoir poursuivi le recrutement d’anciens militaires colombiens pour les FSR.

Human Rights Watch a reconstitué une partie de leur trajet. Des Colombiens recrutés par A4SI avaient été engagés par Global Security Services Group, GSSG, société basée à Abou Dhabi. Plusieurs sont passés par les Émirats avant leur déploiement. HRW a identifié des passages par Ghiyathi et Al Wathba et recueilli le témoignage d’un contractant affirmant avoir été formé par des ressortissants émiratis.

Koufra, le corridor libyen

Le Groupe d’experts du Conseil de sécurité sur la Libye suit ensuite ces flux vers l’ouest. Il affirme que des combattants colombiens ont transité par le territoire contrôlé par l’Armée nationale libyenne, la LAAF de Khalifa Haftar, pour rejoindre les FSR au Soudan.

Le bataillon Subul al-Salam a facilité ces mouvements, avec Koufra comme étape centrale. Entre janvier 2025 et janvier 2026, son chef, Abdulrahman Hashim al-Kilani, s’est appuyé sur ses réseaux dans les communautés toubou et autour de Koufra. Le groupe escortait des combattants, sécurisait les routes, fournissait carburant et pièces détachées et contrôlait plusieurs étapes des transferts vers le Soudan.

Les experts estiment que cette activité n’aurait pas été possible sans au minimum l’assentiment tacite de la LAAF.

Des armes et des munitions destinées aux FSR ont aussi été détournées vers les marchés libyen, tchadien et nigérien. Dans un cas documenté par les experts, des munitions initialement destinées aux FSR ont été revendues à des acteurs liés au trafic d’or au Niger et à l’État islamique.

Le rapport libyen décrit également les réseaux économiques qui accompagnent ces circuits.

Un accord d’approvisionnement en armes a été négocié entre des représentants du Gouvernement d’unité nationale de Tripoli et de la LAAF sous le patronage d’Ibrahim Al-Dabaiba, neveu du Premier ministre Abdelhamid Al-Dabaiba, et de Saddam Haftar, fils de Khalifa Haftar.

Selon les experts, l’initiative venait d’hommes d’affaires libyens influents établis aux Émirats. L’arrangement devait notamment permettre l’acquisition conjointe de véhicules blindés et faciliter l’arrivée de matériels militaires malgré l’embargo.

Ahmed Alushibe, navires, banques et pétrole

Ahmed Alushibe, également connu sous le nom d’Ahmed Gadalla, apparaît à plusieurs reprises. Ressortissant libyen détenteur d’un passeport de Saint-Kitts-et-Nevis et établi dans l’écosystème d’affaires émirati, il contrôle selon les experts une ligne maritime disposant de ses propres navires et conteneurs. Des groupes armés libyens l’ont utilisée pour acheminer du matériel.

Son réseau intervient aussi dans le commerce illicite de produits pétroliers. En août 2025, le MV Aya 1, devenu Zulfa 1, appartenant à UDS Shipping Services LLC aux Émirats et contrôlé en dernier ressort par Alushibe, a transporté au moins 22 conteneurs, soit environ 492 tonnes de fioul lourd, de Tobrouk vers les Émirats.

D’autres expéditions depuis Benghazi vers les Émirats, la Turquie et la Syrie contenaient des produits pétroliers dissimulés dans des conteneurs déclarés comme solvants de peinture ou ferraille.

Alushibe est également présent dans le secteur bancaire. Les experts citent parmi ses actifs Al-Wahda Bank et Al-Masraf Al-Tijari Al-Watani. Ils affirment qu’il a utilisé les banques, avec l’appui d’acteurs armés, pour obtenir frauduleusement des lettres de crédit de la Banque centrale de Libye avant de revendre les devises sur le marché parallèle. Une partie des fonds a servi à acheter des cargaisons de carburant détournées puis exportées illicitement.

Ibrahim Al-Dabaiba et Saddam Haftar ont parallèlement conclu un accord autour d’Arkenu Oil Company permettant aux réseaux de la LAAF d’accéder directement à une partie des revenus pétroliers. Le rapport décrit ainsi des groupes armés, responsables politiques, opérateurs pétroliers et intermédiaires financiers partageant l’accès aux ressources de l’État libyen.

Le flanc sud au cœur de la rupture

Abou Dhabi rejette les accusations concernant le Soudan. Les rapports ne décrivent pas un dispositif unique dirigé depuis les Émirats. Ils font apparaître des entreprises, intermédiaires, combattants, flux financiers et partenaires locaux présents dans plusieurs conflits.

Au Niger, le gouvernement de Niamey accuse la France dans la tentative des 28 et 29 août et évoque des relais africains sans les identifier. Aucun document public ne relie encore les Émirats à ces événements.

Du Darfour, les routes passent par le Tchad et Koufra. Le sud libyen rejoint le Niger. À l’ouest, le JNIM dispose d’une manne de plusieurs dizaines de millions de dollars dans le nord du Mali. Ces espaces bordent ou prolongent directement le flanc saharien de l’Algérie.

Le 10 septembre, Alger n’a donné aucun détail sur les « agissements provocateurs ou hostiles » reprochés à Abou Dhabi. Les rapports des Nations unies documentent pourtant, autour de ses frontières méridionales, des acteurs liés aux Émirats dans des circuits de combattants, d’armes, de drones, de transport et d’argent.