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La langue et l’école en Algérie

Pourquoi l’école algérienne enseigne-t-elle une langue que la plupart des élèves ne parlent pas à la maison ? À partir du livre de Chafia Benmayouf, ce compte rendu revisite le débat sur l’arabisation, la diglossie et la place de l’arabe dialectal, sans exonérer l’école de ses autres échecs.


Les éditions Koukou ont publié un ouvrage intitulé Arabisation politique. Le linguicide, signé Chafia Benmayouf, linguiste ayant enseigné à l’université de Constantine. Étant toujours d’actualité, un livre sur la langue en Algérie sort des limites du débat académique, tant la question est épineuse politiquement et idéologiquement. La thèse principale de l’ouvrage porte sur la diglossie, concept forgé par les linguistes pour désigner le fossé qui sépare la langue écrite de la langue parlée.

L’arabe parlé, une langue niée par ses locuteurs

Dans le monde arabe, la diglossie est si profonde qu’il y a deux langues arabes, l’une de l’État et l’autre de la société. La diglossie est un phénomène normal que connaissent toutes les langues et qui, à travers le temps, donne naissance à de nouvelles langues. La langue arabe dite classique a donné naissance à la langue arabe dite dialectale, qui semble être dédaignée par ses locuteurs. Elle est soupçonnée d’être incapable de véhiculer le message coranique et de ne pas être une langue de civilisation. C’est ce qui expliquerait que le support écrit lui ait été refusé par la conscience sociale.

Or, sans le support de l’écrit, une langue ne peut accéder aux sciences et à l’universel. La conscience sociale faisait de ce problème un sujet tabou, et c’est ce qui explique qu’il n’y ait aucune volonté de l’État de promouvoir l’arabe parlé et qu’il n’y ait aucune demande politique populaire dans ce sens de la part de la population. Dans les programmes des partis politiques, l’idée de promouvoir la langue arabe parlée n’est même pas effleurée. C’est comme si les élites, mais aussi l’opinion publique, refusaient que l’arabe parlé prenne officiellement la place de l’arabe écrit.

En Algérie, mais aussi au Maroc, l’État a fini par reconnaître le caractère national du tamazigh après une trentaine d’années de protestations populaires. Une demande similaire n’existe pas pour l’arabe parlé chez la population arabophone. Celle-ci considère la langue parlée comme une forme dégradée de l’arabe classique. Chafia Benmayouf parle de linguicide, alors que c’est plutôt une automutilation culturelle qui traduit le poids de l’utopie aspirant à recréer le passé mythique. Chafia Benmayouf observe que, dans le monde arabe, la langue parlée n’est pas interdite, mais plutôt niée ou tolérée seulement dans le théâtre et la chanson.

Qu’ils soient conservateurs ou qu’ils se proclament progressistes, les États du monde arabe n’osent pas affronter ce problème qu’ils préfèrent ignorer, attendant le miracle de voir, avec la scolarisation des jeunes générations, la langue parlée disparaître d’elle-même dans un avenir proche pour laisser place à l’arabe classique. C’est ce qu’avaient espéré les rédacteurs du Programme de Tripoli, adopté en juin 1962, déclarant que la scolarisation des enfants « abolira l’écart entre la langue écrite grammaticale et la langue orale anarchique (sic)… Nous nous exprimerons par écrit comme nous parlerons oralement et nous parlerons oralement comme nous écrirons » (Programme de Tripoli, p. 14, cité p. 46-47). Mais après plus de soixante ans de scolarisation massive en Algérie en particulier, il n’y a aucun signe de disparition de la langue parlée.

La langue écrite n’est pas parlée et la langue parlée n’est pas écrite

La question de la langue dépasse le cadre théorique de la linguistique dès lors qu’une langue n’est pas qu’un moyen de communication. La langue véhicule l’intersubjectivité qui perçoit ou construit la réalité sociale sous l’influence de l’imaginaire qui donne du sens à l’existence de l’individu. C’est dans cet imaginaire que prennent leur source les demandes politiques pour réformer dans un sens ou dans un autre. Il y a chez la population arabophone le sentiment diffus que la langue classique, qui a véhiculé par le passé la philosophie et les mathématiques, pourrait devenir ou redevenir le moyen de communication de la vie quotidienne. C’est comme si la riche civilisation musulmane appartenait au futur et non au passé.

Aussi, ce ne sont pas seulement les États qui refusent la promotion de la langue parlée dite dialectale. S’il y a une responsabilité des États, elle réside dans le refus d’ouvrir le débat sur cet imaginaire idéalisant le passé, posé comme projet politique à réaliser. Cet imaginaire connaîtra un début de reflux si, dans le débat public, il est rappelé que l’arabe classique ne sera jamais parlé ; autrement, pourquoi deux professeurs d’arabe ou deux imams, censés maîtriser l’arabe classique, parlent-ils en arabe dialectal lorsqu’ils se rencontrent dans la rue ? Le monde arabe vit cette situation singulière où la langue écrite n’est pas parlée et la langue parlée n’est pas écrite.

Le caractère savant et élitiste de la langue classique ne la prédispose pas à être la langue de la vie quotidienne et des relations familières. Par ailleurs, elle est victime de ce que Chafia Benmayouf appelle « l’économie articulatoire », par laquelle les locuteurs tendent à économiser au maximum leur énergie dans la pratique langagière (pp. 38-39). Un échange verbal en arabe classique prend plus de temps qu’en arabe dialectal pour exprimer la même idée. En théologie ou en philosophie, voire dans les échanges académiques, l’avantage est à l’arabe classique, mais, pour les besoins de la communication de tous les jours, l’avantage est à l’arabe dialectal.

En tant que linguiste, Chafia Benmayouf a cerné ce problème et plaide pour un rapprochement des deux langues afin de faire disparaître la diglossie qui empêche la langue de la société d’avoir un support écrit. Elle suggère que l’arabe dialectal soit enseigné durant les deux premières années du primaire afin d’éviter à l’enfant une rupture entre la langue de l’école et celle de la famille. Cependant, cette suggestion semble irréaliste dans une situation où il n’y a ni enseignants formés en arabe dialectal ni livres servant de supports pédagogiques en classe. Pour enseigner l’arabe dialectal à l’école, il faudra auparavant formaliser la grammaire et le lexique, ce qui prendra de trois à quatre ans. Il faudra ensuite ouvrir une section d’arabe dialectal dans les départements de langues des universités, qui formeront les futurs enseignants du système scolaire.

Deux réserves à propos du livre

Le livre de Chafia Benmayouf est intéressant à plusieurs titres et devrait être lu par les cadres de l’État, les universitaires, les militants des partis et le large public intéressé par le problème de la langue et de la diglossie. Il y aura cependant deux réserves à faire sur la forme et sur le fond. La première est que le livre contient trop de longues citations. L’auteure est suffisamment compétente pour pouvoir se passer de l’autorité argumentative d’autres auteurs.

Par ailleurs, il y a une citation attribuée à Ibn Khaldoun, qui aurait écrit que la langue berbère est une langue étrangère en Afrique du Nord (p. 169). Cette citation est d’autant plus douteuse qu’il n’y a aucune indication du livre ni de la page d’où elle est tirée. Il est difficile de croire qu’Ibn Khaldoun, historien et sociologue de la société berbère, ait considéré la langue berbère comme étrangère en Afrique du Nord.

La réserve de fond porte sur cette idée, répétée dans le livre et aussi dans les médias, selon laquelle l’échec scolaire serait dû à l’enseignement de l’arabe classique. Il est vrai que l’école algérienne n’est pas performante au vu du niveau des bacheliers qui s’inscrivent à l’université. Mais est-ce à cause de l’arabe classique ? Qu’en est-il de la mauvaise formation des enseignants ? De l’absence ou de l’insuffisance de leur encadrement pédagogique ? De leur démotivation et du refus de l’État de reconnaître leurs syndicats ? Et des classes surchargées ?

Dans ce débat, l’arabe classique est devenu un bouc-émissaire qui sert à cacher tous les problèmes dans lesquels se débattent les enseignants et les élèves. A-t-on remarqué que les élèves qui ont un bon niveau en arabe classique sont aussi de bons élèves en mathématiques ? La nécessaire promotion des langues parlées — l’arabe dialectal et le tamazight — n’a pas besoin d’être synonyme du rejet de l’arabe classique.