Le journaliste et écrivain Mohamed Benchicou, ancien directeur du quotidien Le Matin, est décédé, jeudi 24 septembre à l’âge de 74 ans. La presse algérienne perd l’une des plumes les plus singulières et les plus talentueuses de sa génération. Pour paraphraser Boubakeur « Bob » Hamidechi, Benchicou aura été, à sa manière, notre Voltaire.
L’homme surprenait lorsqu’on le rencontrait. Peu disert, parfois presque économe de ses mots, il semblait garder pour l’écrit ce qu’il livrait difficilement dans une conversation. Sur la page, c’était tout autre chose. Une langue vive, sensible, souvent mordante, avec ce talent rare pour faire tenir dans une chronique une colère, une scène de rue, une injustice ou simplement la mélancolie d’un pays. Il laisse derrière lui des livres et des milliers de textes dispersés dans plus de trois décennies de presse.
Mohamed Benchicou avait participé en 1989 au Mouvement des journalistes algériens, avant de prendre part à la relance d’Alger Républicain. En 1991, il quitte le titre avec Saïd Mekbel et d’autres journalistes pour fonder Le Matin. Le quotidien dépassera les 90 000 exemplaires et s’installera parmi les principaux titres francophones du pays.
Sous sa direction, Le Matin devient surtout un journal de combat. Au début des années 2000, il mène une opposition frontale au président Abdelaziz Bouteflika et à sa réélection. Le Matin sera l’un des titres les plus engagés contre son deuxième mandat. Après plusieurs pressions et difficultés financières, le quotidien cesse de paraître le 24 juillet 2004, quelques semaines après l’incarcération de son directeur.
Bob Hamidechi faisait partie de cette aventure éditoriale. Sa Lettre de province paraissait dans Le Matin avant de rejoindre Le Soir d’Algérie après la fermeture du journal.
Le livre, la prison et les bons de caisse
Quelques mois auparavant, Benchicou avait publié Bouteflika, une imposture algérienne, pamphlet sorti en pleine campagne présidentielle de 2004. On peut discuter aujourd’hui certains passages, leurs sources ou la violence de quelques jugements. Cela n’enlève rien à la place du livre dans l’histoire de la presse algérienne. C’est un livre qu’un journaliste travaillant sur les années Bouteflika doit avoir lu, ne serait-ce que comme document d’une époque et exemple d’un journalisme qui acceptait la confrontation avec le pouvoir. L’ouvrage paraît en février 2004 et compte 245 pages.
Le 14 juin de la même année, Mohamed Benchicou est condamné à deux ans de prison ferme pour infraction à la législation sur les mouvements de capitaux, après la découverte dans ses bagages, en août 2003, de bons de caisse d’une valeur de 11,7 millions de dinars. Il purgera entièrement sa peine à El Harrach et sera libéré le 14 juin 2006.
Les bons de caisse, nominatifs, avaient été retrouvés dans ses bagages en août 2003 alors qu’il les ramenait de son domicile à Paris. Ils constituaient son épargne et devaient notamment servir à régler les imprimeries publiques qui étranglaient financièrement Le Matin.
L’affaire restera attachée à son nom. À l’époque des faits, aucun texte ne visait explicitement l’introduction en Algérie de ces bons de caisse. En 2007, un nouveau règlement de la Banque d’Algérie encadrera plus précisément ce type de titres, en interdisant notamment l’exportation de « tout titre de créance, valeur mobilière ou moyen de paiement libellé en monnaie nationale ». Benchicou y verra la confirmation de ce qu’il avait soutenu depuis son procès : l’infraction pour laquelle il avait été emprisonné n’était pas prévue comme telle au moment des faits. Il demanda à être réhabilité. Sa requête fut rejetée.
Ce qui reste d’une plume
De ces deux années de détention sortira Les geôles d’Alger, publié en 2007. Là encore, au-delà de Benchicou lui-même, le livre appartient à la bibliothèque du journaliste algérien. Il raconte la prison avec la précision du reporter et la sensibilité de l’écrivain.
Mohamed Benchicou n’a jamais enseigné. Il parlait peu. Mais la transmission ne passe pas toujours par une salle de cours. Elle passe aussi par les journaux que l’on fonde, les batailles que l’on mène, les livres que l’on laisse et les phrases que d’autres continuent de lire longtemps après vous.
Benchicou a énormément écrit. C’est désormais par là qu’il continuera à parler.