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À Béjaïa, le dernier film d’Anis Djaad prend vie sans avoir été tourné


Anis Djaad n’aura pas eu le temps de tourner Dernier tour à Jeanne d’Arc. Mercredi 1er octobre, au Ciné-Café des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, quatre artistes ont lu le scénario devant un public venu nombreux. Puis ses proches ont raconté le cinéaste, ses méthodes de travail, son humour et ses obsessions.

Il n’y avait pas de film à projeter, seulement un scénario et quatre voix. Pourtant, pendant quelques dizaines de minutes, Dernier tour à Jeanne d’Arc a pris vie au Ciné-Café de la Casbah de Béjaïa.

Meriem Medjkane, qui devait interpréter Myriam, la mère célibataire au centre du récit, a lu ses passages. Samir El Hakim a assuré la narration. Aymen Tizighouart, neveu d’Anis Djaad, a prêté sa voix à Samy, le fils de Myriam. Hichem Mesbah a lu les seconds rôles.

Le film raconte une mère célibataire installée à Toulouse, atteinte de narcolepsie, qui récupère provisoirement la garde de son fils de six ans. Elle dispose de quinze jours pour convaincre les services sociaux qu’elle peut s’occuper de lui. Chaque endormissement menace l’équilibre qu’elle tente de reconstruire.

Anis Djaad portait le projet depuis plusieurs années. Dans sa note de réalisation, il racontait qu’un morceau d’Anouar Brahem, Leïla au pays du carrousel, l’accompagnait depuis treize ans. Le premier jet du scénario lui était venu en trois jours.

Le titre prend tout son sens lorsque le délai de garde touche à sa fin. Myriam force de nuit l’accès au carrousel de la place Jeanne-d’Arc pour offrir à Samy un tour qu’elle n’a pas les moyens de payer. Ce geste désespéré déclenche une série d’événements, entre l’annonce de la mort de sa mère et une fuite pour échapper à la police.

Après la lecture, les souvenirs ont pris le relais.

« Mais tu vas trop vite, Samir ! »

Samir El Hakim, qui avait travaillé avec Djaad sur plusieurs films et tenu le premier rôle de Terre de vengeance, a décrit un cinéaste peu porté sur le soleil et les mouvements de caméra. Il préférait les plans fixes, les atmosphères lourdes et laissait beaucoup de liberté aux acteurs.

En évoquant cette manière de travailler, il s’est souvenu d’une remarque récurrente du réalisateur lorsque lui-même bougeait trop vite devant la caméra : « Mais tu vas trop vite, Samir ! »

La salle a ri. Puis El Hakim a fondu en larmes.

Meriem Medjkane a évoqué son humour, mais aussi sa manière de pester. Elle a raconté que les artistes réunis avec la productrice Amina Castaing dans un groupe WhatsApp pour préparer l’hommage avaient beaucoup ri en échangeant ses phrases et ses tics. Le jour venu, l’émotion a pris le dessus.

Hichem Mesbah, ami du réalisateur, a rappelé son attachement aux trains. Du côté maternel, à Bordj Bou Arréridj, la famille comptait des cheminots. Djaad y avait passé une partie de son enfance et voyageait souvent en train. Les voies ferrées, les passages à niveau et les barrières ont ensuite traversé ses films. Mesbah a aussi rappelé, avec humour, que ce grand fumeur trouvait toujours dans le train une occasion de s’éclipser pour une cigarette.

Abdelkrim Tazarout estime que 2026 aurait pu être une année importante pour le réalisateur. Dernier tour à Jeanne d’Arc devait entrer en production et un autre projet de long métrage venait d’obtenir le soutien du FDATIC.

Il voit désormais Terre de vengeance comme une sorte de film testament. Djaad y filmait souvent à travers des grillages et des barreaux, comme pour suggérer l’enfermement et l’idée que chacun vit dans sa propre cage.

L’ancien directeur de la Cinémathèque et du théâtre de Béjaïa, Arezki Tahar, dit Kiki, a donné de lui une image moins sombre. Il l’a décrit comme « bouillonnant », toujours en train de préparer quelque chose. « Plus ça avançait, plus ça s’affinait », a-t-il résumé, évoquant sa ténacité à mener ses projets jusqu’au bout. « Il était plutôt plein de vie. »

Lecture du scénario de Dernier tour à Jeanne d’Arc, le 1er octobre au Ciné-Café des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, lors de l’hommage rendu à Anis Djaad. Photo : Twala.

Une fin jamais tranchée

Amina Castaing, qui devait produire Dernier tour à Jeanne d’Arc, a raconté leurs derniers échanges autour de la fin du film. Elle ne voulait pas d’un dénouement trop triste. Anis Djaad n’avait pas encore tranché. Leur discussion est restée ouverte.

Le film aussi.

À Béjaïa, ses proches ne l’ont pas terminé à sa place. Ils ont simplement lu ses mots et raconté l’homme qui devait les mettre en images.

Après Amina Castaing, la parole a continué de circuler dans la salle. Chacun ramenait un souvenir, une expression ou une manie d’Anis Djaad. Les rires revenaient par moments, avant que l’émotion ne reprenne le dessus et que les larmes gagnent à nouveau la table.

Pendant quelques dizaines de minutes, Dernier tour à Jeanne d’Arc a eu ses acteurs et son public. Il lui manquait son réalisateur.