On pourrait très bien se contenter de faire la critique des films dans notre petit coin, tranquilles, et s’auto-persuader que notre point de vue est le plus pertinent de tous.
Avouons-le, c’est confortable, voire sans doute vraisemblable : personne pour nous contredire, personne pour nous demander « mais pourquoi tu dis ça ? ». Le rêve de tout critique, en somme (et sa plus grande faiblesse).
Sauf que cette année, et à la suite d’une conf’ de rédaction très animée de Twala au grand complet (à savoir son directeur, Lyas Hallas, et son critique de cinéma attitré, à défaut d’être rémunéré), on s’est dit que ce serait plus intéressant, et sûrement plus marrant, de confronter notre regard à celui des autres.
En l’occurrence, nos collègues critiques accrédités aux 21èmes Rencontres cinématographiques de Béjaïa. D’où cette idée de tableau de notation. Oui, avec des emojis, on assume.
Pour le panel, franchement, on a été, comme d’habitude, irréprochables. Il y a de vieux titres de la presse écrite, El-Moudjahid en la personne de l’autoritaire et néanmoins sympathique Sihem Oubraham, des quotidiens privés qui ont vu passer trois générations de cinéastes et deux ou trois révolutions numériques (Samir Ardjoum en invité d’El-Watan, Hind O toujours pour le compte de L’Expression et Salah Azouz d’Echourok), des radios régionales du service public (on a opté pour Radio Tizi-Ouzou, pour voir comment un envoyé spécial de la Grande Kabylie, Samir Ouanzar en l’occurrence, va réagir aux films projetés chez ses cousins de la Petite, décidément on pense à tout), des sites (Elmadar News, représenté par le jeune Tarek Kacemi, qui nous a juré que son média djeun’s pesait des centaines de K, et Cinématique, du sympathique Mohamed Abidou, qui a l’avantage de cocher quelques bonnes cases : il est syrien, exilé de longue date en Algérie, cœur d’or et âge vermeil), et des critiques qui sont nés sur les réseaux sociaux, avec leur langue à eux et leur public à eux (qu’on aurait tort de prendre de haut, surtout quand il s’agit d’Inès et Anna de Kulture Intik sur Insta).
La parité est respectée, ce qui n’est déjà pas si courant aux RC, paraît-il. Toutes les générations sont représentées, du vétéran au petit jeune qui découvre le métier. Et toutes les sensibilités, politiques comprises, se retrouvent dans la même salle, devant le même écran, à la même heure.
Autant dire qu’on ne s’ennuie pas à la sortie. Pour des raisons qui peuvent être légitimement contestées, nous avons exclu les critiques qui passent leur temps au Berbère-Bar plutôt qu’à la cinémathèque.
« Votre professionnalisme vous perdra », nous a lancé l’un d’eux, passablement éméché. Comme si ce n’était pas déjà le cas pour Twala…
Le même écran, pas le même film
C’est bien ça, un festival. Ça sert à mesurer à quel point on peut être d’accord ou pas d’accord sur un film, sur quels critères et pour quelles raisons. On sort d’une projection, on a tous vu les mêmes images, entendu les mêmes silences, et pourtant on n’a pas forcément vu le même film.
Les uns sont sensibles à la mise en scène, les autres au sujet, d’autres encore à ce que le film ose (ou n’ose pas) dire du pays, du sujet et de l’époque. Aucun de ces regards n’est illégitime. Ils ne sont juste pas toujours compatibles, et c’est justement ce qui rend la chose intéressante.
Ce tableau, comme l’article que vous êtes en train de lire, va s’enrichir de jour en jour, film après film, jusqu’à la clôture du festival. Les notes arriveront au fil des projections, et les comptes rendus des désaccords aussi, on l’espère.
Alors bien sûr, quelques emojis ne remplaceront jamais une vraie critique, avec ses nuances, ses arguments et ses phrases un peu trop longues (n’est pas Samir Ardjoum qui veut !). On n’a pas cette prétention. C’est un point de départ, une invitation à se demander pourquoi untel a adoré ce que tel autre a détesté et, si on veut, à aller lire, écouter ou regarder leurs critiques dans leurs journaux, leurs radios, leurs sites.
Ferhani met presque tout le monde d’accord
En ce qui concerne le film d’ouverture, Aléa Jacarandas, de Hassen Ferhani, tout le monde a adoré. Tout le monde lui a donné une bonne note, à l’exception de Samir Ardjoum, d’El-Watan, qui estime ceci :
« Aléa Jacarandas n’est pas, à mes yeux, le film le plus accompli de Hassen Ferhani. Dans ma tête, un rond-point possède une puissance de composition plus immédiate et 143 rue du désert une évidence formelle plus rare. Dans ces deux films, Ferhani avait trouvé un lieu et un dispositif capables d’organiser presque tout le reste. Ici, le centre se dérobe. Le film connaît quelques détours et des articulations plus visibles. Il hésite entre le livre d’Améziane et le film de Hassen, entre l’enquête du père et celle du fils, entre la fiction qui s’écrit devant la caméra et le documentaire qui tente de la saisir. Cette indécision le fragilise parfois. Elle lui donne aussi sa forme la plus intime : deux auteurs regardent Alger ensemble jusqu’au moment où l’un des deux doit continuer seul. »
De son côté, Sihem Oubraham, d’El-Moudjahid, note qu’avec Aléa Jacarandas, Hassen Ferhani « transforme une promenade en quête intime, où les arbres deviennent les balises d’un récit sur la transmission, l’amour et ce que le cinéma peut sauver de l’effacement ».
Terminus 60 fait presque l’unanimité
Globalement bien accueilli, Terminus 60, le nécessaire et riche documentaire de Sid-Ahmed Semiane sur les événements du 11 décembre 1960, a suscité quelques réserves sur sa durée — trop long ? — et donc sur son montage.
Cela n’est pas l’avis de Samir Ardjoum, envoyé spécial d’El Watan, qui écrit que « Terminus ’60 est un film magnifique parce que Semiane ne prend jamais l’importance historique de décembre 1960 pour une garantie de cinéma. Il lui faut trouver une forme, et celle-ci se construit peu à peu dans la distance de la caméra, la patience du montage et l’attention portée à celui qui parle autant qu’à ce qui se passe autour de lui. Les pétards interrompent une parole, les insectes restent dans le champ, la voiture poursuit sa route pendant qu’on écoute une archive, les pages du registre sont tournées et retournées. Semiane ne retranche rien de ce présent pour donner davantage de solennité au passé ».
Presque en écho, sa consœur d’El Moudjahid défend le film, y compris dans sa longueur : « Avec ses 139 minutes, le film prend le temps de laisser vivre les témoignages, les déplacements, les hésitations. Cette durée épouse une mémoire qui avance par détours. Rien n’est présenté comme définitivement acquis : les souvenirs peuvent être fragiles, les récits incomplets, les traces incertaines. Et c’est précisément cette vulnérabilité qui donne au film sa dimension humaine. À Béjaïa, Terminus ’60 ne s’est donc pas contenté de raconter le 11 décembre 1960. Il a posé une question plus vertigineuse : que faisons-nous aujourd’hui de ceux dont l’Histoire a retenu l’événement, mais parfois oublié les visages ? Le film ne referme pas cette journée. Il la remet en mouvement, dans les rues d’Alger, dans les mémoires et jusque dans les silences », écrit Sihem Oubraham.
Le consensus n’aura duré que deux films
Mais les disputes vont commencer avec le film Chronique des années de siège, du Palestinien Abdallah Al-Khatib, qui a la particularité d’avoir été coproduit par deux frères algériens, Issaad et Salah Taquieddine (à qui on doit le singulier Soula).
Prix du meilleur premier film au dernier Festival de Berlin, Chronique des années de siège, comme son titre l’indique, relate l’enfer au quotidien des Palestiniens dans les décombres dévastés par les missiles de « la seule démocratie de la région ».
Comment se nourrir, à quoi était-on prêt pour dégoter une cigarette et se la partager à cinq, comment faire l’amour dans ce cadre hideux, où accoucher quand tous les hôpitaux de fortune sont saturés, peut-on brûler les VHS des films qu’on a tant aimés pour se réchauffer, faut-il planquer le morceau de chocolat trouvé par hasard ou le partager avec ses amis ?
Ce film tendu et nerveux au niveau de la mise en scène est visiblement clivant. On a vu le correspondant de Twala féliciter Salah Taquieddine et les comédiens algériens du film (Ahmed Zitouni et Idir Benaibouche), non sans faire sa vipère pour être un minimum conforme à sa réputation :
« Quand un bon metteur en scène vous dirige, vous devenez crédibles, les gars. »
Au restaurant, ceux qui ont aimé le film n’ont pas voulu s’asseoir avec ceux qui sont archi-décidés à le descendre en flammes (ou le contraire ?).
Une journaliste francophone est vite allée en besogne en décrétant que les journalistes arabophones, et supposément islamo-conservateurs, n’ont pas aimé le film à cause de sa pittoresque séquence « Sex à Ghaza », mais la réalité révélée par notre tableau dit le contraire.
On peut être francophone, comme les critiques d’El-Watan et d’El-Moudjahid, et ne pas aimer le film, et l’inverse est tout aussi vrai. Mais pour quelles raisons ?
29 septembre — Les critiques sortent enfin du bois
Les comptes rendus ont fini par arriver. Et ils confirment que Chronique des années de siège ne met décidément pas tout le monde d’accord.
La séquence « Sex à Ghaza » n’a pas été du goût de tout le monde, encore faut-il nuancer le propos. « Le cinéaste aurait gagné à suggérer la scène plutôt que de la filmer », estime Salah Azouz d’Echourouk.
« Le problème de Chronique des années de siège n’est pas son ambition, mais l’écart entre cette ambition et les moyens narratifs qu’il mobilise pour l’accomplir. Le film veut parler de mémoire, de survie et d’effacement ; il manque parfois lui-même de repères, de chair et de continuité », tacle Sihem Oubraham.
De son côté, Samir Ardjoum, sorti de la projection énervé et ayant attribué au film une mauvaise note dans notre tableau, est revenu sur sa décision le lendemain en demandant un correctif.
Plutôt une étoile, finalement, et un long papier — qu’on se promet de lire dès qu’on en aura le temps — qui salue « un cinéaste venu du documentaire, qui cherche encore sa fiction, mais sait déjà parfaitement, par moments, comment la mettre en mouvement ».
À noter que la rencontre autour du film, organisée le lendemain à la Casbah de Béjaïa, s’est terminée par un pugilat entre un comédien du film et un jeune réalisateur qui n’a pas tourné depuis longtemps.
Personne n’a vraiment compris comment les esprits se sont échauffés, mais on peut assurer que cela n’avait rien à voir avec le film palestinien. C’est encore le sempiternel problème de la liberté d’expression en Algérie qui est venu perturber la douce quiétude du festival, manifestation par ailleurs très, très protégée par ceux dont c’est la mission principale.
L’OPEP, les archives et une petite merveille
Un autre grand événement nous attendait au troisième jour de ces Rencontres cinématographiques : le sublime — on pèse nos mots ici — An Incomplete Calendar, documentaire sur l’histoire de l’OPEP, indispensable pour remonter aux origines de guerres que nous subissons depuis des décennies et d’une exceptionnelle beauté plastique.
Il est réalisé par l’artiste et chercheuse canadienne d’origine iranienne Sanaz Sohrabi.
Un calendrier incomplet clôt une trilogie de films-essais dans laquelle l’artiste explore le développement des cultures visuelles parallèlement à l’histoire de l’extraction pétrolière en Iran et en Asie occidentale.
Après One Image, Two Acts (2020) et Scenes of Extraction (2023), qui s’appuyaient notamment sur des images issues des archives de BP, British Petroleum, constituées pour promouvoir ses projets coloniaux, ce nouveau film prend pour point de départ un document musical vénézuélien.
En 1980, l’Orfeón Universitario de la Universidad Central, le chœur de l’Université centrale du Venezuela, avait enregistré un album pour célébrer le 20e anniversaire de l’OPEP, créée pour contrer le cartel des « Sept Sœurs » et permettre aux pays producteurs de reprendre le contrôle de leurs ressources.
S’appuyant sur ces archives musicales, Sohrabi propose une autre vision de l’OPEP : celle d’un axe de solidarité initié en 1959 lors du premier Congrès arabe du pétrole au Caire, où le pétrole, en tant que ressource, était perçu non comme un instrument de domination néolibérale, mais comme un levier politique dans les luttes de libération du Sud global, et de la Palestine en particulier.
Diverses archives visuelles, disques, timbres, lettres, magazines, films et photographies suffisent à cette artiste de talent pour cartographier et résumer les enjeux politiques liés au pétrole.
Pour celui-là, on attend encore les comptes rendus de nos confrères, leurs “reviews”, les arguments des uns et des autres.
Mais ça traîne, ça traîne…
Tout le monde n’est pas aussi réactif que Twala, certes, mais quand même. Cela ne nous empêche pas de remarquer qu’il y a des trous dans le tableau.
On n’ira pas jusqu’à donner les noms de ceux qui préfèrent aller à la plage sous le fallacieux prétexte qu’il fait lourd, ni de ceux qui, décidément, restent plus fidèles au Berbère-Bar qu’à la Cinémathèque, pour vider des bouteilles et en remplir d’autres avec des ragots. Ne serait-ce que pour rendre hommage aux vaillants volontaires de l’association Project’Heurts, qui se sont endettés jusqu’à l’os pour prendre en charge les journalistes.
Quant à Kiki, personnage parmi les plus emblématiques des Rencontres cinématographiques de Béjaïa et de leurs débats vitaminés, au lieu de faire un scandale parce que The Settlement, l’audacieux film noir politique de l’Égyptien Mohamed Rashad, n’était pas sous-titré en français, il devrait prendre des cours d’arabe.
Il n’est jamais trop tard pour bien faire !
30 septembre — Wesh, wesh, mais qu’est-ce qui se passe avec Rabah Ameur-Zaïmeche ?
Wesh, wesh, mais qu’est-ce qui se passe avec Rabah Ameur-Zaïmeche ? Certes, cela faisait quelques années que l’auteur des importants manifestes Bled Number One et Dernier Maquis (Adhen) donnait l’impression de s’éloigner de cette radicalité poétique qui le rendait singulier, mais à chaque fois ses films suivants contenaient encore de quoi espérer que le prochain allait tout remettre en place.
Ce ne sera pas Route Algéricaine, même si ce fils d’immigrés algériens en France continue de bénéficier de la bienveillance de la critique française.
Pourtant, cette Route Algéricaine, on l’attendait avec la fébrilité qu’on réserve aux retrouvailles. Le titre lui-même sonnait comme un retour à la maison : l’Algérie, le voyage, la route, tout ce qui a nourri ses inoubliables premiers films.
Hélas, non.
Ce dernier opus souffre d’un scénario mou du genou et parfois d’un « esthétisme » plus que douteux. Deux routiers algériens, dans un beau camion, tracent vers le Sud. Le plus vieux des deux, Slimane Dazi, se demande combien de temps il pourra encore accomplir ce travail. Attaqués par des bandits de grand chemin et laissés pour morts, ils sont secourus par un couple « mixte », un Algérien et une Européenne qui roulent eux aussi vers le Sud pour récupérer, chez « une princesse targuie », un manuscrit inédit d’Isabelle Eberhardt.
Sur le papier, ça peut encore aller.
Sur grand écran, on a l’impression qu’aucun des protagonistes ne croit vraiment à ce pittoresque road-movie.
Le plus cruel, c’est que le cinéaste de Bled Number One n’a pas totalement disparu. On l’aperçoit par instants, fantomatique, dans un plan — la route, la nuit, vue d’un camion —, dans sa manière de préférer toujours le hors-piste aux autoroutes de la fiction standardisée…
Le débat le plus électrique des RCB
Route Algéricaine a provoqué le débat le plus électrique de ces 21es Rencontres cinématographiques de Béjaïa. Certaines critiques étaient plus pertinentes que d’autres.
L’expression du regretté Améziane Ferhani, « auto-orientaliste » — révélée dans le film de son fils, Aléa Jacarandas —, a été maintes fois utilisée contre Rabah Ameur-Zaïmeche.
Mais cette fièvre a fini par déborder le rang des critiques et du public pour gagner l’équipe du film elle-même.
Aux critiques virulentes de l’envoyée spéciale d’El Moudjahid, le réalisateur a fini par lâcher : « Vous m’attaquez parce que je suis de culture française. »
La phrase a provoqué le départ d’un des comédiens du film, Nabil Djedouani. En quittant la salle, il a articulé froidement : « Je ne cautionne pas ce qui vient d’être dit. »
La polémique a par ailleurs semé la zizanie au sein même de l’association organisatrice du festival. Était-il opportun de programmer ce film alors qu’un membre de l’équipe avait participé activement à sa production ?
Côté critiques, notre tableau révèle toutefois qu’il n’y a pas unanimité dans la descente en flammes.
Le jeune Tarek Kacemi, du site Elmadar, estime que c’était « quand même intéressant » de montrer la vie des routiers en Algérie dans un film et salue le jeu de Khaled Boucherikha dans le rôle du ripper. Ce qui n’est pas faux.
Mais depuis le début du festival, on se demande comment ce journaliste multimédia peut voir et commenter les films sans jamais cesser de jouer avec son téléphone, en gamer addict à FIFA-je-ne-sais-quoi.
De son côté, en vétéran de la profession, Mohamed Abidou nous suggère au petit-déjeuner de revoir le film plutôt que de nous emporter à la va-vite.
« Route Algéricaine, c’est un film sous influence de Paris, Texas de Wim Wenders et il y a des choses qui m’ont touché », estime-t-il dans son doux accent syrien.
Parce qu’il est lui aussi franco-algérien et fils d’immigrés, Samir Ardjoum confie qu’il comprend la réaction de Rabah Ameur-Zaïmeche sous le feu de la critique.
« J’ai presque envie de passer à quatre étoiles au lieu de trois, rien que pour ça ! Ils n’attaquent pas le film pour ce qu’il dit, mais le réalisateur pour ce qu’il est. »
Et pour la première fois dans l’histoire mouvementée des RCB, le légendaire Monsieur Kiki a refusé de prendre la parole.
« Je suis estomaqué par tant de nullité », tranche-t-il en tirant une bouffée sur sa cigarette.
Il n’est jamais trop tard pour arrêter la clope, Kiki.
Et les autres films dans tout ça ?
Tout ce charivari s’est déroulé dans une ambiance où tout le monde semble persuadé que chacun de ses propos est enregistré pour des rapports.
Plutôt qu’un hypothétique manuscrit inédit d’Isabelle Eberhardt enfoui dans le sable, dont on n’a strictement rien à fiche, on aimerait mettre la main sur le compte rendu de cette carnavalesque rédigé par ces supposés services de l’ombre. Ne serait-ce que pour y voir un peu plus clair.
Un festival digne de ce nom se doit d’avoir son film polémique. Le risque, avec l’ouragan déclenché par Route Algérienne, c’est qu’il balaie les deux autres films de la journée, autrement plus intéressants : le poignant film familial La vie après Sihem, de l’Égyptien copte Amir Abdel-Messih, et l’époustouflant thriller politique Exile, du Tunisien Mehdi Hmili.
Voyons voir ce qu’en pensent les critiques, au-delà des notations recueillies.
Rien.
Toujours rien au petit matin.
Ah oui, c’est vrai : ils sont tous allés terminer la soirée au cabaret de l’Hôtel Royal.
Et je ne peux même pas les tacler, puisque le directeur de Twala était avec eux pour s’enivrer de raï et de Dieu sait quoi d’autre…
1er octobre — Beaucoup de moyens pour des caramels
La place du 1er Novembre réquisitionnée, d’énormes projecteurs face à la mer, des caméras dernier cri en veux-tu en voilà, des dizaines de techniciens affairés autour de câbles de toutes les couleurs et d’imposants camions-régie. On n’avait jamais vu autant de moyens techniques aux Rencontres cinématographiques de Béjaïa.
Et pour cause : toute cette superproduction n’avait rien à voir avec le festival organisé par une association fauchée aux reins solides. Simple hasard du calendrier, on tournait là une publicité pour les caramels Caprice.
Pendant trois jours, la grosse machinerie a presque nargué le vaillant petit festival des cinéphiles. Le tournage a même siphonné une partie de son vivier de volontaires. Il faut bien gagner sa vie. Beaucoup revenaient néanmoins le soir donner un coup de main aux bénévoles des RCB.
Mais revenons à nos moutons, à nos émojis et aux émois provoqués par le film du wesh-wesh Rabah Ameur-Zaïmeche.
Pour Sihem Oubraham d’El Moudjahid, Route Algéricaine est « un film qui a perdu sa route et son sujet ». Elle reproche au cinéaste des plans qui s’étirent sans rien dire et tranche : « Le problème n’est pas la lenteur, c’est le vide. »
Hind O, de L’Expression, enfonce le clou. Elle voit dans le film des velléités « néo-orientalistes », des dialogues qui sonnent faux et une histoire algérienne peu crédible, jusqu’à lâcher cette phrase qui résume assez bien son agacement : « Il ne suffit pas de filmer le désert pour aimer l’Algérie. »
Samir Ardjoum d’El Watan part pourtant des mêmes constats — la langue, l’étrangeté, cette Algérie peu conforme — pour arriver exactement à la conclusion inverse. C’est précisément là qu’il voit la singularité du film. Pour lui, Ameur-Zaïmeche transforme l’Algérie en territoire de fiction où cohabitent camion, western, maladie, mort, sacré et fantômes de l’Histoire.
« Un film étrange, parfois déconcertant, qu’il faudrait presque regarder les yeux fermés pour en mesurer la richesse », écrit-il en préambule d’un article presque aussi long que la Transsaharienne. On se promet de le lire la tête reposée et le corps lavé, par exemple pour tuer le temps sur la route Béjaïa-Alger.
Peut-on détester un film sans vouloir l’interdire ?
Le débat autour de Route Algéricaine continue lui aussi de produire des textes. Fayçal Sahbi, universitaire et commissaire du Festival de Timimoun, raconte sur Facebook cette séance « d’une rare violence » où un spectateur disait être « révolté » et où certains estimaient que des films comme celui-là « ne devraient pas exister ».
Sahbi dit avoir trouvé le film moyen. Il défend néanmoins une évidence qui avait fini par se perdre dans la salle : trouver un film mauvais n’oblige pas à contester son droit d’exister. Il voit même dans certaines réactions une manière de transformer son indignation en preuve de distinction culturelle, comme si être plus offensé que son voisin témoignait d’un regard plus averti.
Bourdieu, écrit-il, aurait peut-être reconnu quelque chose dans la salle.
Heureusement, le lendemain, Remparts d’argile a ramené un peu de calme.
Le film de Jean-Louis Bertuccelli, tourné en Algérie en 1968 et présenté dans une version restaurée, raconte la révolte d’ouvriers d’un village saharien contre des salaires de misère, soutenus par les chants des femmes. Au milieu d’eux, Rima, jeune orpheline analphabète, cherche elle aussi à échapper au rôle que le village lui assigne. Le film est adapté de Chebika, le livre du sociologue Jean Duvignaud sur un village tunisien. Contraint de tourner ailleurs, Bertuccelli avait finalement posé sa caméra à Téhouda, en Algérie.
Le public est sorti ravi.
Ce qui n’a pas empêché Mohamed Abidou, habituellement si gentil et consensuel, de glisser avec son sourire habituel :
« Dans les années 60, les films algériens parlaient en algérien même quand ils étaient réalisés par des Français. Aujourd’hui, ils parlent en français même quand ils sont réalisés par des Algériens. »
Encore une remarque de ce genre, Monsieur Abidou, et on vous signale à la commission de renouvellement des titres de séjour.
Monsieur Kiki aurait eu beaucoup à raconter sur ce film à la fois politique et poétique, sur Mohamed Bouamari qui y fut assistant réalisateur, sur Téhouda, sur Jean-Louis Trintignant ou encore Krikeche dans des rôles de méchants.
Hélas, Julie Bertuccelli, fille du réalisateur et elle-même cinéaste, n’a pas obtenu de visa. Le débat prévu n’a donc pas eu lieu. Elle a tout de même envoyé au festival une rare interview de son père racontant le tournage de ce film-document.
Il n’est jamais trop tard pour écrire ses mémoires, Kiki.
À 23 h 59 — minuit, quoi —, les RCB ont encore rempli la salle pour Roqya de Yanis Koussim. Plusieurs volontaires venaient directement du tournage de la publicité Caprice. Ils avaient donc enchaîné une journée de boulot avec la séance de minuit et, selon leurs dires, n’avaient même pas reçu une poignée de caramels.
Quelle ingratitude.
« L’important, on a été payés correctement », nous rassurent-ils.
D’où la question qui nous taraude en cette fin de festival : plutôt que de boycotter les films de Rabah Ameur-Zaïmeche, ne vaudrait-il pas mieux boycotter les Caprices ?
02 octobre — De Yasmina à Poupiya, terminus Béjaïa
Un petit film rare et précieux pour finir. Yasmina, restauré par des volontaires algériens ayant répondu à l’appel des ateliers de l’Archive Circulation Initiative, a été projeté lors de la soirée de clôture. Commandé par le GPRA en 1960, il reste difficile à attribuer avec certitude à Djamel Chanderli ou Mohamed Lakhdar-Hamina. Une chose est sûre désormais qu’on a enfin pu le voir : il n’a laissé personne indifférent.
Yasmina a 7 ou 8 ans. Avec sa famille de paysans, elle doit quitter son douar en feu et trouver refuge en Tunisie. La guerre et la misère passent par les yeux d’une enfant.
« Vive le cinéma algérien, de Yasmina à Poupiya », a lancé à la fin de son speech Nabil Djedouani, archiviste éclairé, restaurateur de films et initiateur de cette belle entreprise. La salle, archi-comble, l’a longuement applaudi.
Après Poupiya, tout le monde a filé à la fête de clôture, organisée une nouvelle fois à l’hôtel Les Hammadites. C’était beau de voir la jeunesse algérienne danser avec autant d’énergie et d’élégance sur le raï de Sofiane Saïdi.
Monsieur Kiki n’était pas de la partie.
Mais non Kiki, il n’est jamais trop tard pour apprendre à danser.
Entre critiques accrédités, l’heure était aux réconciliations et aux bilans. Au dessert, une question délicate est tombée : qui avait assuré la meilleure couverture médiatique de cette 21e édition ?
Comme si la question se posait, a soufflé l’envoyé bénévole de Twala.
Sur quelles bases juger, s’est inquiétée la journaliste de L’Expression ? Un jeune confrère arabophone nous a tous embarqués avec une idée simple : l’article le plus partagé sur les réseaux sociaux vaudrait à son auteur le titre de meilleur accrédité.
Les choses se sont compliquées lorsque l’envoyé spécial d’Echorouk a annoncé que son article sur le film égyptien The Settlement avait été partagé par Mohamed Raashad, le réalisateur lui-même.
« La consécration ultime », selon lui.
À la lecture de sa critique publiée sur Echorouk, qu’on vous recommande d’ailleurs, il fallait reconnaître le talent de l’auteur et la justesse de son point de vue.
À peine avait-il tourné le dos que deux ou trois journalistes ont rappelé que son média était réputé proche des services de la sécurité sociale — si j’ai bien entendu. La remarque semblait totalement saugrenue et hors sujet, mais il y a des soirs où la fatigue l’emporte sur l’envie de comprendre.
L’important est que, dans ce panier de crabes, tout le monde s’est réconcilié avec tout le monde. Chacun a juré sur la tête de Yemma Gouraya de ne jamais répéter les secrets échangés pendant cette semaine cinéphilique.
Comme si les gens s’intéressaient à nos potins de cinéma.
Ne comptez donc pas sur moi pour vous dire, par exemple, qu’après Leur Algérie et Bye Bye Tibériade, Lina Soualem aurait commencé un documentaire sur Imane Khelif. L’information qui circulait dans le petit Alger des cinéastes était, paraît-il, encore sous embargo.
Nos serments de solidarité n’ont de toute façon pas tenu très longtemps.
Après une nuit beaucoup trop courte, la sympathique et néanmoins autoritaire journaliste d’El Moudjahid a réussi à énerver tout le monde en nous faisant patienter plus d’une heure dans une camionnette sans climatisation.
« J’écris mon article de clôture. Je suis une professionnelle, moi, et tant que je n’ai pas fini, on ne démarre pas ! »
Le directeur de l’hôtel Brahmi semblait, lui, particulièrement heureux de nous voir enfin déguerpir.
« Ces gens qui viennent en Numédie pour se plaindre matin et soir de la numédité commencent sérieusement à me sortir par les trous du nez. »
Et quand on voit le pif du boss, on n’a soudain plus aucune envie de se plaindre ni de la climatisation défaillante, ni de quoi que ce soit d’autre.