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Prague, l’atelier oublié du cinéma de la révolution algérienne

Restauré à Béjaïa soixante-cinq ans après sa réalisation, Yasmina avait survécu à Prague. Le FLN y formait des cadres, y disposait d’une représentation et y cherchait du matériel de cinéma. Au même moment, des techniciens tchécoslovaques travaillaient en Tunisie avec Mohammed Lakhdar-Hamina. Le retour du film permet de reconstituer ce réseau entre Prague, Tunis et le GPRA.


Mohammed Lakhdar-Hamina pendant le tournage de Yasmina en 1961.

Une petite fille montre sa maison. Quelques troncs, des branches et des feuilles assemblés dans un camp de réfugiés en Tunisie. Elle a fui l’Algérie avec sa mère, ses deux frères et sa poule Mina. Son père est mort après le bombardement de leur village. Yasmina explique que cette construction est désormais leur demeure, même si elle ne ressemble guère à une maison.

Puis la caméra montre l’école.

Elle est faite des mêmes matériaux pauvres. Au milieu des réfugiés, alors que la guerre continue et que l’Algérie n’a pas encore retrouvé son indépendance, quelqu’un a pensé à construire une classe.

C’est l’image la plus forte de Yasmina, court métrage réalisé en 1961 pour le Service cinéma du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) par Djamel Eddine Chanderli, avec Mohammed Lakhdar-Hamina. Le film ne s’attarde pas sur la souffrance produite par la guerre. Il montre ce que le GPRA entend lui opposer. Les enfants ont perdu leur maison, pas l’école. Le film donne à voir une révolution qui pense déjà à l’État à construire et à la formation de ses enfants. Une maison peut attendre. L’école non.

Cette volonté de préparer l’avenir passe aussi par la formation des cadres. À partir de janvier 1960, sous la tutelle d’Abdelhafid Boussouf, le MALG organise aussi la formation de pilotes, ingénieurs, mécaniciens, marins et policiers à l’étranger, pour préparer l’Algérie indépendante.

Soixante-cinq ans plus tard, Yasmina est revenu en Algérie par Prague.

Une copie 35 mm était conservée au Národní filmový archiv, les Archives nationales du film tchèques. La curatrice Klára Trsková la retrouve dans les collections au cours des échanges avec l’archiviste et restaurateur algérien Nabil Djedouani. Le fonds conserve également des versions internationales de La Voix du peuple. À la demande de Djedouani, la copie de Yasmina est numérisée pendant l’été 2026 avant d’être travaillée puis présentée aux Rencontres cinématographiques de Béjaïa le 1er octobre.

Pourquoi Prague conservait-elle l’un des premiers films du GPRA ?

Avant le cinéma, les hommes

Prague entre dans l’histoire algérienne avant Yasmina.

Au milieu des années 1950, Prague abrite déjà une délégation extérieure du Parti communiste algérien, animée notamment par Larbi Bouhali et chargée de défendre les positions du PCA auprès des pays socialistes. Le rapprochement de la Tchécoslovaquie avec le FLN puis le GPRA crée des tensions. Les communistes algériens s’opposent à Hadj Mohamed Yalla, représentant du GPRA à Prague, qu’ils jugent anticommuniste, mais les autorités tchécoslovaques maintiennent leur soutien à Yalla et au Centre d’information du FLN.

Dans les archives tchécoslovaques, l’un des premiers contacts documentés avec le FLN passe par deux étudiants algériens en médecine à Prague, mis en relation avec les institutions du pays par Jiří Pelikán. Ils cherchent notamment à obtenir des armes pour l’insurrection.

En février 1959, deux représentants de l’UGTA rencontrent à Prague le mouvement syndical tchécoslovaque. Une coopération s’organise. Vêtements, médicaments et nourriture sont envoyés aux réfugiés en Tunisie et au Maroc, tandis que vingt-sept combattants de l’ALN sont accueillis en Tchécoslovaquie pour y être soignés.

Au début de 1961, les seuls envois de la Croix-Rouge tchécoslovaque à destination de l’Algérie dépassent 36 millions de couronnes. Le mouvement syndical y ajoute près de 1,4 million au titre de son soutien à l’UGTA, soit déjà plus de 37 millions de couronnes avant l’augmentation de l’aide en 1962.

À l’été 1960, une délégation du GPRA conduite par Mabrouk Belhocine, alors secrétaire général adjoint du ministère des Affaires étrangères, se rend à Prague. Les sources tchécoslovaques transcrivent son nom « Bellhussein ». La délégation rencontre notamment Bedřich Hruška, chef du 10e département du ministère tchécoslovaque des Affaires étrangères chargé de l’Afrique, ainsi que les responsables syndicaux, les organisations de jeunesse et la Croix-Rouge.

Le tournant politique intervient avec Krim Belkacem. Le vice-président du GPRA rencontre le président tchécoslovaque Antonín Novotný. Le 25 mars 1961, Prague conclut avec le GPRA un protocole de coopération qui vaut reconnaissance de facto du gouvernement provisoire et prévoit jusqu’à 15 millions de couronnes d’aide matérielle. Prague accepte aussi la création d’un Centre d’information du FLN.

À sa tête se trouve Hadj Mohamed Yalla, représentant du GPRA à Prague.

Le PCA proteste auprès de ses interlocuteurs tchécoslovaques contre Yalla, qu’il juge anticommuniste. Prague maintient son soutien au représentant du GPRA. Le 30 janvier 1962, le Centre d’information du FLN devient officiellement le Centre algérien d’information. Yalla en reste le responsable. Après la reconnaissance de jure du GPRA en mars, la structure devient une mission diplomatique.

En quelques années, le FLN s’impose à Prague comme l’interlocuteur algérien central, là où les communistes algériens avaient jusque-là disposé de relais privilégiés.

Le cinéma se greffe sur ce réseau.

Lakhdar-Hamina à la FAMU

En 1959, Mohammed Lakhdar-Hamina est envoyé à Prague pour apprendre le cinéma. Il rejoint la FAMU, la principale école de cinéma tchécoslovaque, puis travaille dans l’environnement des studios Barrandov.

Un autre Algérien, Boubaker Adjali, passe également par la FAMU après avoir été blessé dans son engagement au FLN puis évacué vers l’Europe de l’Est. Adjali n’est pas seul. Le FLN envoie d’autres jeunes Algériens se former au cinéma dans le bloc socialiste.

À Prague, Lakhdar-Hamina noue des relations professionnelles qu’il retrouve ensuite en Tunisie.

En 1961, il collabore en Tunisie avec le réalisateur tchécoslovaque Alan František Šulc sur trois documentaires, L’Île d’Homère, Sous le signe de Neptune et Les Trésors de Mahdia. Lakhdar-Hamina fournit des sujets et cosigne les scénarios avec Šulc.

Autour de Šulc, plusieurs techniciens tchécoslovaques participent aux trois films : Svatopluk Malý à la caméra, Jan Kindermann et Benjamin Astrug au son, Milada Sádková au montage, Miroslav Ponc à la musique et František Hanus à la production.

Au même moment, le cinéma du GPRA prend forme à Tunis. Autour de Djamel Eddine Chanderli se retrouvent notamment Pierre Chaulet, René Vautier et Lakhdar-Hamina. Djazairouna est produit en 1960-1961. En 1961 suivent Yasmina, La Voix du peuple et Les Fusils de la liberté, écrit par Serge Michel. Ces films sont produits par le Service cinéma du GPRA.

L’école du camp de réfugiés dans Yasmina (1961), de Djamel Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina.

Le GPRA demande des caméras

En 1961, le GPRA présente de nouvelles demandes à Prague. Il veut du matériel pour ses services d’information, des équipements cinématographiques et la formation de techniciens et de rédacteurs.

En novembre 1961, M’Hamed Yazid, ministre de l’Information du GPRA, effectue une visite officielle en Tchécoslovaquie. Il est l’invité du ministre de l’Éducation et de la Culture František Kahuda. Yazid vient chercher coopération culturelle, presse, radio et équipements cinématographiques.

Kahuda sait à quel monde cette politique s’adresse. Le 9 novembre 1961, il inaugure à Prague l’Université du 17-Novembre, conçue notamment pour accueillir des étudiants des nouveaux États d’Afrique et d’Asie et des territoires encore colonisés. Les images sont toujours conservées par la télévision tchèque.

Cette politique a aussi laissé des films à Prague. Lors de la table ronde « Réanimer l’archive : restituer, transmettre, créer » aux RCB, Klára Trsková, du Národní filmový archiv, a indiqué que l’institution conserve « 440 films étrangers venus d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine » et travaille à leur « restitution ». Yasmina en fait partie.

Prague dispose alors de la FAMU, de Barrandov, de techniciens et de laboratoires. C’est ce savoir-faire que le GPRA cherche alors à mobiliser.

Le dossier « Algérie » du renseignement

Deux ans avant Yasmina, le cargo tchécoslovaque Lidice est intercepté par les forces françaises au large de l’Afrique du Nord. Il transporte des armes destinées au FLN. Les photographies militaires françaises prises après son détournement vers Mers el-Kébir montrent le déchargement de sa cargaison. Les archives françaises recensent 581 tonnes de fusils Mauser et de munitions, ainsi que des camions tchécoslovaques et du matériel sanitaire.

En 1961, la Ire direction du renseignement tchécoslovaque ouvre un dossier-objet consacré à l’Algérie. Il porte le numéro 11445, le titre Alžírsko et le nom de couverture Situácia v Alžírsku. La notice officielle conservée par l’Ústav pamäti národa mentionne des informations sur des personnes et l’affaire du Lidice, le bateau qui transportait des armes vers l’Algérie. Le dossier restera ouvert dans les registres jusqu’en 1981.

En 1961, l’Algérie du FLN est à la fois un dossier du renseignement tchécoslovaque, un partenaire politique du ministère des Affaires étrangères, un bénéficiaire de formations, un client de matériel technique et un sujet de coopération culturelle. Dans le même Prague, Yalla dirige le centre d’information, Yazid rencontre Kahuda et Lakhdar-Hamina a trouvé à la FAMU et à Barrandov des professionnels avec lesquels il travaille ensuite en Tunisie.

La présence à Prague d’une copie de Yasmina s’inscrit dans cette histoire de circulations politiques, techniques et cinématographiques.

Une école avant l’indépendance

Le GPRA menait la guerre tout en faisant fonctionner une diplomatie, en formant des cadres, en parlant à la presse étrangère et en préparant les institutions de l’Algérie indépendante. Le cinéma faisait partie de cet effort.

Yasmina le raconte sans l’expliquer lorsqu’une famille arrive dans un camp, s’installe dans une maison de branches et de feuilles, avant de voir apparaître l’école.

Soixante-cinq ans plus tard, le film est revenu de Prague. Restauré et montré à Béjaïa le 1er octobre, il sera projeté ce samedi 3 octobre à la Cinémathèque d’Alger. Une petite fille y montre encore sa maison de fortune. Puis son école.

Le pays n’était pas encore indépendant, mais son cinéma et son école avaient déjà commencé.