La France s’est réveillée mercredi 7 octobre avec un mouvement lycéen qui n’en est plus vraiment un. La veille, 266 000 personnes ont défilé dans le pays selon le ministère de l’Intérieur, jusqu’à 450 000 selon les organisateurs. Près de 900 établissements ont été fermés ou perturbés. Aux lycéens se sont joints des enseignants, des étudiants, des parents d’élèves et des salariés.
Le Monde décrit une mobilisation qui « s’amplifie et agrège de nombreux soutiens ». Reuters retrace un mouvement parti des banlieues populaires de Paris et devenu, en moins de trois semaines, une contestation nationale de l’état de l’école publique française.
Tout est parti de revendications très concrètes. Dans des lycées de Seine-Saint-Denis, département populaire au nord-est de Paris, des élèves ont commencé à protester à la mi-septembre contre les enseignants absents non remplacés, les classes surchargées, le manque d’infirmières et de conseillers d’orientation ou encore la vétusté des bâtiments. Les témoignages recueillis par Le Monde évoquent des toilettes fermées, des infiltrations d’eau, des murs dégradés et des classes de 35 ou 36 élèves.
Parcoursup est rapidement venu s’ajouter à la liste. Cette plateforme organise l’affectation des élèves de terminale dans l’enseignement supérieur. Depuis sa création, elle concentre une partie des critiques sur la sélection universitaire, l’opacité des critères et l’incertitude imposée aux candidats.
Les organisations lycéennes et étudiantes ont regroupé leurs revendications dans dix « mesures d’urgence ». Elles réclament notamment la rénovation des établissements, davantage de personnels de santé et d’orientation et des recrutements dans l’éducation. Le mouvement demande au gouvernement de dégager environ 10 milliards d’euros supplémentaires.
Les violences policières deviennent un deuxième moteur de la mobilisation
La contestation a changé de nature avec la multiplication des affrontements devant les établissements. Lundi 5 octobre, à Lens, dans le nord de la France, un lycéen de 15 ans a eu une main arrachée par l’explosion d’une grenade policière. Une enquête a été confiée à l’Inspection générale de la police nationale, l’IGPN. Le gouvernement a depuis suspendu à titre conservatoire, pour les opérations liées au mouvement lycéen, le modèle de grenade impliqué.
L’affaire a nourri une mobilisation déjà tendue. Selon le ministère de l’Éducation, 215 élèves ont été blessés depuis le début du mouvement. Le bilan fait également état de 85 personnels de l’éducation et de 750 policiers ou gendarmes blessés. Dix-huit enquêtes de l’IGPN ont désormais été ouvertes sur des interventions policières.
Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, refuse de mettre globalement en cause les forces de l’ordre et estime que chaque intervention doit être replacée dans son contexte. Le gouvernement insiste de son côté sur les violences contre des policiers et des chefs d’établissement ainsi que sur les dégradations commises dans certains lycées.
Mardi, 488 personnes ont encore été interpellées. Dans plusieurs villes, enseignants, élus ou parents se sont placés entre les jeunes et les forces de l’ordre pour tenter d’éviter les affrontements. Les images de lycéens face aux CRS occupent désormais autant le débat que les revendications sur l’école.
La réponse politique reste limitée. Sébastien Lecornu a proposé qu’une demi-journée de cours soit consacrée dans chaque lycée à un dialogue interne et promis de revoir Parcoursup pour le rendre plus transparent et plus simple. La mesure a irrité certains syndicats de chefs d’établissement, qui reprochent au gouvernement de leur transférer dans l’urgence la gestion d’une crise qu’il n’a pas anticipée.





Une colère qui rencontre la crise des finances publiques
Les revendications arrivent alors que les comptes publics français se dégradent.
La France devrait terminer 2026 avec un déficit équivalent à 5,4 % du produit intérieur brut. La dette atteint 119,3 % du PIB et devrait encore progresser. Pour 2027, le gouvernement veut ramener le déficit à 5 % et prévoit un effort de redressement de 54 milliards d’euros, dont 43 milliards inscrits dans les projets de loi de finances et de financement de la Sécurité sociale.
Présenté le 1er octobre, le budget combine hausses d’impôts, réduction de niches fiscales et économies sur certaines dépenses sociales. Au même moment, les lycéens, les enseignants et d’autres services publics réclament davantage de moyens.
La remontée des taux réduit encore la marge de manœuvre. Le rendement des obligations françaises à dix ans a récemment dépassé 5 %, son plus haut niveau depuis vingt-quatre ans. Les investisseurs exigent une prime de risque plus élevée et surveillent la capacité de Paris à stabiliser ses finances. Le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, a assuré mercredi que le pays n’avait pas besoin d’une intervention de la Banque centrale européenne, tout en réclamant un budget crédible de réduction du déficit.
Les crises scolaires précédentes pouvaient encore être désamorcées par des créations de postes, des crédits supplémentaires ou des programmes de travaux. Cette possibilité coûte désormais beaucoup plus cher politiquement et financièrement.
Le Monde évoque le risque d’une « coalition des colères ». La mobilisation lycéenne pourrait offrir un point de rencontre aux difficultés de l’école, à la dégradation des services publics, au pouvoir d’achat et à une défiance plus générale envers les institutions.
La présidentielle de 2027 déjà en arrière-plan
La crise éclate à six mois d’une présidentielle qui structure déjà la vie politique française. Emmanuel Macron, élu en 2017 puis réélu en 2022, ne peut constitutionnellement briguer un troisième mandat consécutif. Sa succession est ouverte.
Marine Le Pen est donnée en tête dans plusieurs enquêtes d’opinion à ce stade et cherche parallèlement à rassurer les marchés sur son programme économique. Elle vient de présenter un contre-budget promettant 140 milliards d’euros d’économies sur cinq ans et un retour du déficit sous la limite européenne de 3 % du PIB. Reuters relève cependant le scepticisme des investisseurs sur la possibilité de réaliser de telles économies.

À gauche, la mobilisation replace le financement des services publics au centre du débat. La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon soutient le mouvement et réclame davantage de dépenses dans l’éducation. Le gouvernement l’accuse de chercher à transformer la contestation sociale en crise politique.
Les vacances scolaires de la Toussaint approchent et l’exécutif espère que cette coupure puisse affaiblir la mobilisation. Les organisations lycéennes appellent au contraire à la poursuivre.
La contestation a déjà débordé des lycées. Partie des professeurs absents, des classes surchargées, des bâtiments dégradés et de Parcoursup, elle agrège désormais les critiques sur les violences policières et les services publics, à six mois d’une présidentielle sous forte contrainte budgétaire.