La France dressait, dimanche 18 octobre, le bilan d’une journée de mobilisation nationale contre la vie chère, marquée par des affrontements, des pillages et des incendies dans plusieurs grandes villes. Les manifestations de samedi ont rassemblé 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur et 800 000 selon la CGT. D’après un bilan actualisé communiqué dimanche par les autorités, environ 1 800 personnes ont été interpellées et plus de 500 membres des forces de l’ordre blessés. Un manifestant est également décédé après un malaise cardiaque à Paris.
Dans la capitale, la préfecture de police a recensé 855 interpellations, un chiffre record. Treize policiers et gendarmes ainsi que deux sapeurs-pompiers ont été blessés. Des groupes violents, parfois constitués de plusieurs centaines de personnes, ont affronté les forces de l’ordre et attaqué des commerces, notamment autour de la place de la République et des Grands Boulevards. Des magasins ont été pillés, des banques dégradées et des véhicules incendiés. La police a fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau.
Parti à la mi-septembre de plusieurs lycées de Seine-Saint-Denis, dans la banlieue populaire de Paris, le mouvement a progressivement rassemblé étudiants, enseignants, salariés, organisations syndicales et anciens « gilets jaunes ». Les revendications initiales sur les conditions d’enseignement se sont élargies au pouvoir d’achat, aux salaires, aux retraites et à la défense des services publics.
La majorité des cortèges se sont déroulés pacifiquement. Mais à Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux et Toulouse, des groupes de casseurs ont multiplié les attaques contre les forces de l’ordre, les commerces et les bâtiments publics.
À Limoges, dans le centre-ouest de la France, l’hôtel de ville, inauguré en 1883, a été ravagé par un incendie volontaire. La toiture et le campanile se sont effondrés. Le préfet de Haute-Vienne, Maurice Barate, a annoncé dimanche matin que le feu avait été circonscrit, tout en estimant que l’édifice historique était en grande partie détruit. Environ 5 000 personnes avaient participé à la manifestation dans cette ville, selon les autorités.
À Marseille, des individus ont pénétré brièvement dans l’hôtel de ville et dégradé du mobilier. Une antenne de l’office de tourisme a été incendiée à Lyon, tandis que Bordeaux a enregistré entre 50 et 100 commerces pillés ou endommagés, selon son maire Thomas Cazenave. Des violences ont également été signalées à La Réunion, où plusieurs communes ont connu des incendies et des pillages dans la nuit de samedi à dimanche.
Les maires demandent des comptes au gouvernement
Au lendemain des violences, la gestion du maintien de l’ordre fait l’objet d’une controverse. Les maires de Paris, Marseille et Lyon, Emmanuel Grégoire, Benoît Payan et Grégory Doucet, ont demandé à être reçus par le Premier ministre Sébastien Lecornu dès le début de la semaine.
Dans une déclaration commune, les trois élus réclament des explications sur les dispositifs policiers déployés samedi. Ils veulent notamment comprendre comment des groupes violents ont pu multiplier les attaques dans des quartiers commerçants et pénétrer dans des bâtiments publics.
Le maire de Marseille, Benoît Payan, affirme avoir alerté les autorités avant la manifestation sur les risques de débordements. Il a annoncé dimanche la venue, lundi, du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez dans sa ville et entend l’interroger sur les effectifs mobilisés.
Selon Le Monde, les forces de l’ordre ont été prises de court par la multiplication de groupes mobiles opérant simultanément dans plusieurs quartiers. À Paris comme à Marseille, Lyon et Bordeaux, certains dispositifs se sont révélés insuffisants face au nombre de personnes participant aux dégradations. Laurent Nuñez conteste toutefois avoir sous-dimensionné les moyens engagés. Il attribue les difficultés rencontrées à la dispersion des groupes violents et à leur capacité à changer rapidement de secteur.
Le ministre de l’Intérieur a dénoncé les pillages et les attaques contre les forces de l’ordre, tout en écartant le recours à l’état d’urgence.
Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a demandé aux procureurs une réponse judiciaire particulièrement ferme. Il souhaite notamment que le placement en détention provisoire soit requis contre les personnes poursuivies pour des attaques visant policiers, pompiers, bâtiments publics et commerces.
Emmanuel Macron a promis que les auteurs des destructions seraient poursuivis et sanctionnés. Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, a également annoncé un soutien aux commerçants ayant subi des dégâts.
La contestation du maintien de l’ordre ne concerne cependant pas seulement son efficacité face aux casseurs. Depuis le début du mouvement lycéen, plusieurs interventions policières ont été mises en cause en raison de blessures graves infligées à des manifestants, parfois mineurs. À Saint-Étienne, un adolescent a notamment eu la main arrachée par une grenade policière lors de la mobilisation du 17 octobre. Une enquête a été confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN).
Une crise sociale devenue un affrontement politique
À six mois de l’élection présidentielle de 2027, la journée du 17 octobre accentue les tensions entre le gouvernement et ses oppositions, sur fond de désaccords autour du pouvoir d’achat et du projet de budget pour l’année prochaine.
Sébastien Lecornu a directement mis en cause La France insoumise (LFI), qu’il accuse de contribuer à la radicalisation de la contestation. Le Premier ministre a appelé les responsables politiques à choisir entre le soutien aux institutions et celui aux auteurs des violences. Il affirme que le gouvernement ne cédera pas aux groupes qui cherchent, selon lui, à imposer leur agenda par la violence.
Jean-Luc Mélenchon et les responsables de LFI continuent de soutenir les revendications sociales des manifestants, tout en rejetant les pillages. Ils mettent également en cause la doctrine française du maintien de l’ordre. À l’extrême droite, Marine Le Pen a condamné les violences et accusé LFI d’avoir contribué à les légitimer.
Les critiques dépassent les rangs de la gauche radicale. La secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, demande au gouvernement de revoir ses méthodes de maintien de l’ordre. L’ancien président socialiste François Hollande appelle, pour sa part, à ouvrir des négociations avec les organisations de jeunesse et les centrales syndicales, sans renoncer à une réponse judiciaire aux violences.
Les revendications qui ont déclenché la mobilisation demeurent au centre du conflit. Les lycéens dénoncent le manque d’enseignants, la dégradation des établissements scolaires et les difficultés d’accès à l’université. Les organisations syndicales réclament des augmentations de salaires et de pensions, ainsi que davantage de moyens pour les services publics.
La CGT, qui revendique 800 000 participants à la journée du 17 octobre, estime que le gouvernement porte une responsabilité politique dans l’aggravation des tensions en refusant de répondre à ces demandes. Elle appelle à des négociations et à la poursuite des mobilisations pacifiques.
Le gouvernement doit désormais répondre aux élus locaux qui lui reprochent de ne pas avoir contenu les violences, aux organisations de jeunesse qui dénoncent la répression policière et aux syndicats qui contestent ses choix budgétaires. Les destructions du 17 octobre ont renforcé la confrontation politique sans faire disparaître les revendications sociales.
Une nouvelle journée intersyndicale de grève et de manifestations est prévue le 5 novembre, à l’appel notamment de la CGT, de la CFDT, de FO, de l’UNSA et de la FSU. Elle portera sur les salaires, les services publics et le projet de budget 2027. Les organisations syndicales entendent poursuivre la mobilisation engagée en septembre, malgré les violences qui ont marqué la journée de samedi.