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Hosni Kitouni: « Comment j’ai vécu en direct la mort de Boudiaf ? »

Le 29 juin 1992 à Annaba, l’Algérie a perdu un de ses plus valeureux personnages politiques : Mohamed Boudiaf, l’homme du 1er novembre et l’initiateur de la réunion des 22 et le coordinateur du Front de libération nationale (FLN) en 1954. Sent soixante-cinq jours après un retour (14 janvier 1992) d’un long exil, Mohamed Boudiaf tombe sous les balles de Boumarafi Lembarek, un des officiers chargés de sa sécurité rapprochée. Son assassinat est un traumatisme profond dans la mémoire collective algérienne. Hosni Kitouni, chercheur en Histoire et membre du cabinet de Boudiaf à l’époque, livre un témoignage poignant sur les derniers instants de « Si Tayeb El Watani ».


Faisant partie de la délégation qui devait accompagner Boudiaf à Annaba (juin 1992, NDLR), j’ai pris le second avion présidentiel. Il y avait parmi nous quelques ministres et mon ami Tayeb, lui aussi membre du Cabinet.

Après une heure de vol, un des responsables du protocole m’avait littéralement balancé une enveloppe dans laquelle il y avait un petit imprimé contenant le programme de la visite, le numéro de la voiture officielle et celui de ma chambre à l’Hôtel Seybouse (Annaba).

Je me rappelle que lorsqu’un des officiers reçut son enveloppe, il fit une drôle de mimique et ne la toucha même pas. J’ai vu là un désintérêt que je ne pouvais m’expliquer. Le même sentiment que j’ai eu à Oran (Ain Temouchent – Arzew). Une drôle d’ambiance où se mêlaient désinvolture et amateurisme surprenant des services du protocole.

Ces voyages à l’intérieur du pays ont été vivement conseillés à Boudiaf par les gens du HCE : « Allez à la rencontre du peuple, Monsieur le Président, parlez-lui, il vous écoutera ».

Ce deuxième voyage a été préparé de manière expéditive. Je sais qu’un élément du Cabinet, sans aucune expérience en matière de sécurité, a été sollicité pour l’organisation du meeting. Boudiaf est arrivé à l’aéroport d’Annaba après nous, vers 10 h sans doute. Nous avons fait la haie d’honneur pour l’accueillir et le cortège s’est dirigé ensuite vers la Maison de la culture de la ville. C’est dans une pagaille insupportable que le Président fit sa visite à l’exposition.

Avec Tayeb et Krim, son chef de cabinet, nous le suivions de loin, bousculés par la foule nombreuse qui voulait voir son président en chair et en os.

Je ne suis pas resté longtemps avec eux, car je voulais rencontrer les gens de la télévision nationale, chargés de la retransmission de l’évènement. Tout le monde était afféré dans l’autocar de la régie. Nous avons papoté un peu, sur la visite, sur le travail à faire et après un moment, je suis allé rejoindre la salle de conférence. En passant par l’arrière-scène, j’ai aperçu Lambarek Boumaarafi (son nom je l’appris par la suite) se tenant contre le mur du fond, calme, froid, silencieux, loin des autres et qui en petits groupes s’affairaient à ne rien faire.

Comme toutes les places du premier rang étaient prises, le chef du protocole s’en excusa et me plaça au deuxième rang à côté d’une journaliste de la Radio Chaîne 3 et d’un ancien moudjahid. C’est à ce dernier que je dois la vie sauve. Quand le Président est entré dans la salle, ce fût un moment d’une rare intensité, les présents debouts, le saluant d’une salve d’applaudissements et des youyous fiévreux des femmes. La salle était pleine à craquer.

Boudiaf entama son discours et on le sentait tendu, mais serein, sans doute le contact de la foule. C’est la seconde fois qu’il le faisait après son retour d’exil. Comment ne pas l’être, pour ce militant chevronné qui passa le plus clair de sa jeunesse à parcourir le pays, à passer de réunion en réunion, pour tenter de mobiliser les hésitants, convaincre les douteux, confondre les ennemis infiltrés dans les rangs du parti ? Sa réputation de fougueux, tranchant, de « tête brulée » qui n’hésitait pas à faire du poing l’a toujours précédé.

Ce n’était pas à proprement parler une « bête politique », plutôt un organisateur. Il agissait d’instinct, arcbouté sur ses convictions. Je me disais de lui, qu’ayant eu chance de côtoyer les Ben Mhidi, Belouazdad ou encore Benboulaid, il était « anobli » par ces fréquentations, et en était sorti comme statufié dans l’histoire.

Les gens aussi le regardaient sans doute ainsi, et comme il parlait avec une sorte d’intensité retenue et une apparente émotion, cela provoquait chez son auditoire un sentiment d’une étrange proximité. On avait l’impression qu’il s’adressait à chacun de nous, pour dire exactement ce qu’on voulait entendre presque mot à mot. Boudiaf parlait de nous et de nos espérances avec les mots de tous les jours. Forcément cela prend, cela accroche.

Après un quart d’heure à l’entendre, soudain une détonation retentit dans la salle, Boudiaf n’arrête pas de parler, mais il tourne la tête du côté d’où la détonation était venue. Rien dans son visage n’indique la surprise ou l’émotion.

Ensuite, le rideau s’ouvre et je vois une flamme jaillir de derrière Boudiaf accompagnée du bruit de la rafale se déversant sur son corps livré à la protection des siens. Comme si la bête immonde qui le frappait ce jour-là savait pouvoir agir en toute impunité.

Boudiaf qui a su échapper aux balles assassines de ses ennemis, ne pouvait sans doute pas imaginer, lui, si confiant dans la « parole de ses frères », combien la trahison emprunte souvent le visage et les traits les moins soupçonnables.

J’entendis alors le vieux moudjahid, assis à côté de moi crier : « couchez-vous ! » C’est ce que j’ai fait pour ramper sur une vingtaine de mètres et sortir de la salle où régnait un désordre indescriptible accompagné de coups de feu qu’on tirait de tous côtés.

Quand j’ai pu reprendre mes esprits, je m’aperçus que mon costume était tout en sang. Du sang qui ne venait pas de moi, mais certainement d’un blessé ou d’un mort par-dessus lequel je suis passé.

À quoi j’ai pensé à ce moment-là ? Au moment où je tentais de fuir la salle ? J’ai pensé à mon père tué par l’armée française dans une embuscade près de Constantine en octobre 1957.

Je me suis dit, « Hosni sauve toi, ne laisse pas tes enfants orphelins comme tu l’as été ». Oui, je l’avoue, j’ai pensé à survivre. Après coup je me rends compte que je me suis trompé sur un point essentiel : je ne soupçonnais pas combien survivre à Boudiaf était un enfer et que cela n’avait rien à voir avec la survie à la guerre, car si l’une nous a libérés de la colonisation, l’autre nous a privés de notre dignité d’hommes.

Gloire éternelle à nos martyrs.