Depuis le 1ᵉʳ janvier 2026, l’Algérie avance au ralenti. Une grève illimitée des transporteurs — bus, taxis et routiers confondus — a désorganisé la circulation des personnes et des biens sur l’ensemble du territoire. Dans les grandes wilayas comme Alger, Constantine, Béjaïa ou Tizi Ouzou, routes clairsemées et gares quasi vides sont devenues le décor ordinaire d’un pays dépendant d’un secteur du transport largement informel et sous tension chronique.
À l’origine du mouvement se trouvent deux facteurs étroitement liés. Le premier facteur est économique, la hausse des prix du carburant appliquée début janvier sans communication préalable ayant comprimé des marges déjà fragiles dans un contexte inflationniste persistant. Le second facteur est d’ordre réglementaire, avec un projet de nouveau Code de la route perçu par les professionnels comme plus coercitif, qui renforce les sanctions et alourdit les responsabilités pénales des conducteurs. Pour les transporteurs, l’équilibre économique se dégrade, marqué par une hausse des coûts et des risques en l’absence de toute compensation tarifaire claire.
Les effets ont été immédiats. Le transport de voyageurs, urbain comme inter-wilayas, s’est retrouvé presque à l’arrêt. Pour les usagers, l’impact s’est traduit par des difficultés de mobilité quotidiennes, une hausse de l’absentéisme au travail et dans les écoles, et une dépendance accrue aux solutions informelles. Cette paralysie met à nu une vulnérabilité structurelle dans un pays dépourvu d’alternatives solides à la voiture individuelle et au transport routier.
Quand le conflit change d’échelle
Face à la contestation, les autorités ont opté pour une stratégie d’apaisement. Les ministères de l’Intérieur et des Transports ont promis une relecture de certaines dispositions du Code de la route et évoqué une possible révision des tarifs de transport afin de mieux refléter les coûts d’exploitation. Ces signaux ont suffi à convaincre certaines organisations professionnelles d’appeler à la reprise. Mais le mouvement, loin de s’éteindre, s’est durci chez les transporteurs de marchandises.
C’est là que l’enjeu a changé d’échelle. L’arrêt partiel des poids lourds a perturbé les chaînes logistiques nationales, ralentissant l’acheminement des produits agricoles et de première nécessité. Dans plusieurs régions, l’offre s’est contractée, provoquant une hausse localisée des prix alimentaires. La pression sur le pouvoir d’achat, déjà mise à rude épreuve, s’en est trouvée accentuée. Consciente du risque systémique, Naftal, l’entreprise publique chargée de la distribution des carburants, est intervenue en menaçant de résilier les contrats des transporteurs refusant de reprendre le travail.
La contestation n’est pas restée cantonnée au terrain social. Le débat a également gagné la sphère politique. Parmi les premières formations politiques à réagir, le mouvement El Bina a publié un communiqué cherchant à tenir une ligne d’équilibre entre compréhension sociale et souci de stabilité. Le parti reconnaît le caractère légitime des inquiétudes exprimées par les transporteurs face au durcissement du Code de la route, tout en rappelant les risques économiques et sociaux d’une paralysie prolongée du transport de marchandises. Il appelle les autorités à privilégier le dialogue et à corriger, si nécessaire, un dispositif perçu comme excessivement répressif, tout en soulignant que la sécurité routière ne saurait reposer sur la seule sanction.
D’autres formations politiques ont suivi, signe que la contestation dépassait le cadre strictement corporatiste.
Un révélateur des fragilités de la gouvernance économique
En filigrane, la prise de position d’El Bina révèle une tension familière dans la gouvernance algérienne, où la réforme réglementaire avance souvent plus vite que l’accompagnement économique et social indispensable à son acceptation.
Au-delà des prises de position partisanes, le conflit a rapidement pris une dimension économique plus large. Le secteur du transport, fragmenté et peu régulé, sert de soupape à des tensions économiques structurelles liées à l’inflation, à la rigidité des prix administrés et à des réformes menées sans concertation suffisante. Les appels au dialogue émanant de certaines organisations traduisent à la fois une volonté de compromis et la crainte d’une crise durable.
Alors que les discussions se poursuivent, la grève agit comme un révélateur. Elle expose les limites du modèle actuel de gouvernance sectorielle et souligne la difficulté pour l’État de concilier discipline réglementaire, viabilité économique et acceptabilité sociale. En Algérie, comme souvent, le transport dépasse la seule question de la mobilité, et s’impose comme un baromètre politique et économique.