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L’Algérie, ou l’art de survivre aux récits prématurés

Annoncée périodiquement comme isolée, dépassée ou acculée, l’Algérie continue pourtant de déjouer les récits prématurés. Entre non-alignement assumé, utilité stratégique persistante et diplomatie de l’usure, le pays résiste moins par éclat que par endurance, au grand dam des certitudes trop rapides.


Le ministre algérien des Affaires étrangères lors d’une intervention aux Nations unies à la fin des années 1990, à une période où l’Algérie faisait déjà l’objet de récits annonçant son effondrement. (Photo AP / Donald Stamfli).

Il est des pays qui disparaissent régulièrement des cartes avant même d’avoir quitté la scène. L’Algérie est de ceux-là. Tous les cinq à dix ans, au gré d’un choc pétrolier, d’une crise régionale ou d’un réalignement diplomatique ailleurs, une littérature fleurit pour annoncer son déclassement imminent, son isolement terminal ou sa reddition prochaine. Les textes qui la dénigrent depuis l’épisode du kidnapping de Maduro s’inscrivent avec application dans cette tradition, celle du pronostic définitif, posé avec aplomb, rarement confirmé par les faits.

À lire cette littérature essentiellement française et, plus accessoirement, marocaine, l’Algérie serait désormais seule, encerclée, privée d’alliés, étranglée économiquement, dépassée diplomatiquement et figée idéologiquement — bref, un vestige du XXᵉ siècle promis à l’effacement. Le Maroc, par contraste, se voit attribuer le rôle de l’avenir, supposément agile, intégré, victorieux et irrésistible. La conclusion, à peine voilée, suggère que l’Histoire aurait tranché et qu’Alger ferait mieux de s’incliner.
Ce récit est séduisant. Il est aussi commode. Et profondément biaisé.

Le mythe confortable de l’isolement

Commençons par ce que le raisonnement érige en pierre angulaire, à savoir l’isolement stratégique de l’Algérie. L’affirmation est répétée, martelée, déclinée sous toutes ses formes. Elle s’appuie néanmoins sur une confusion soigneusement entretenue entre deux notions distinctes, l’absence d’alignement politique et l’isolement diplomatique réel. Car l’Algérie n’est pas isolée en Occident. Elle n’est simplement pas alignée.

Dans un monde où l’adhésion aux narratifs dominants est souvent confondue avec l’appartenance au système international, cette distinction est devenue invisible. Pourtant, elle est essentielle. L’Occident n’est pas un bloc, et Alger le sait.

Les analyses en question semblent partir du principe implicite que l’Occident parle d’une seule voix et que toute relation saine avec lui passe nécessairement par Washington, Paris ou Bruxelles dans leur expression la plus orthodoxe. C’est oublier que l’Europe, notamment, est traversée par des intérêts divergents — et que l’Algérie en a parfaitement conscience.

Les principaux partenaires européens d’Alger ne sont ni marginaux ni hostiles. L’Italie est devenue le premier partenaire énergétique stratégique de l’Algérie en Méditerranée. L’Allemagne entretient avec Alger une relation économique et industrielle soutenue, fondée sur une complémentarité pragmatique. L’Espagne, malgré les turbulences diplomatiques liées au Sahara, n’a jamais rompu ses liens structurels avec l’Algérie et reste dépendante de son gaz. Ces relations ne sont ni idéologiques ni spectaculaires. Elles sont fonctionnelles, transactionnelles et donc durables. C’est précisément ce qui les rend peu visibles aux amateurs de grands récits.

Une Algérie trop utile pour être isolée

L’un des angles morts les plus frappants de ce récit est son refus d’intégrer une évidence pourtant triviale, à savoir qu’on n’isole pas durablement un pays dont on dépend. L’Algérie reste un fournisseur énergétique majeur pour l’Europe du Sud, un acteur sécuritaire clé au Sahel, un partenaire central dans la gestion des flux migratoires et un État pivot entre Méditerranée, Afrique et monde arabe.

Dans un contexte de fragmentation géopolitique, ces atouts ne disparaissent pas parce qu’un vote ou une déclaration diplomatique déplaît. Ils deviennent au contraire des leviers silencieux. L’Algérie ne cherche pas à être aimée. Elle cherche à être nécessaire. Et elle l’est.

Le deuxième pilier du récit concerne le Sahara occidental. Là encore, certains observateurs confondent tendance et verdict. Oui, le Maroc a engrangé des succès diplomatiques indéniables depuis 2020. Oui, le plan d’autonomie bénéficie d’un soutien croissant dans plusieurs capitales occidentales. Oui, le rapport de force narratif s’est déplacé. Mais qualifier cette dynamique d’« irréversible » relève davantage de l’incantation que de l’analyse.

L’erreur classique : prendre le silence pour la faiblesse

L’histoire diplomatique regorge de dossiers considérés comme réglés — jusqu’à ce qu’ils cessent de l’être. La reconnaissance internationale est une photographie, pas une gravure. Elle dépend de majorités politiques, de contextes stratégiques et d’intérêts changeants.

L’Algérie, pour sa part, ne cherche pas à « gagner » le dossier du Sahara. Elle cherche à empêcher sa clôture totale dans des termes qu’elle juge contraires à ses intérêts stratégiques et à sa doctrine historique. Dans cette optique, un conflit gelé peut être préférable à une défaite formelle. Ce n’est pas une posture romantique. C’est un calcul.

Le récit relayé par une partie de la presse interprète le relatif silence diplomatique d’Alger comme un signe de nervosité, voire de panique. C’est une lecture commode, mais erronée.

L’Algérie n’est pas un État démonstratif. Elle pratique une diplomatie lente, souvent opaque, parfois frustrante — mais rarement improvisée. Son absence de réactions publiques ne signifie pas l’absence d’action. Elle indique généralement que l’action se déroule ailleurs, à un autre rythme et dans un autre registre. Dans une région saturée de déclarations enflammées, le silence peut être une forme de contrôle.

L’autre travers du récit est la réduction de la politique étrangère algérienne à un folklore idéologique — anti-impérialisme, slogans tiers-mondistes, nostalgie de la guerre froide.
Il est vrai que l’Algérie continue de mobiliser ce vocabulaire. Mais croire qu’il s’agit d’un simple réflexe doctrinal est une erreur de diagnostic.

Ce discours semble remplir trois fonctions à la fois, une fonction interne qui consolide une légitimité historique, une fonction régionale qui entretient une posture de non-alignement, et une fonction tactique qui prévient une absorption narrative par les grandes puissances. Derrière les slogans, l’Algérie agit souvent de manière plus pragmatique qu’elle ne le dit. L’écart entre le discours et la pratique est un outil, non une incohérence.

Économie : vulnérable, certes — condamnée, non

Le récit insiste lourdement sur la normalisation maroco-israélienne, présentée comme un tournant stratégique décisif, presque existentiel pour l’équilibre régional. Il s’agit indéniablement d’un gain capacitaire pour Rabat, notamment en matière de renseignement, de drones, de cybersécurité et de technologies militaires avancées. Mais transformer cet avantage en supériorité structurelle relève d’un raccourci analytique discutable.

La puissance militaire ne se résume pas à la technologie. Elle inclut la profondeur stratégique, la doctrine, l’endurance, la capacité de mobilisation et, surtout, la perception du coût politique d’un conflit. Sur ces terrains, l’Algérie conserve des atouts significatifs, rarement évoqués par ceux qui préfèrent les comparaisons de catalogues d’armement aux analyses de dissuasion réelle.

Le chapitre économique consacré à l’Algérie est à la fois le plus solide et le plus exagéré. Oui, l’Algérie dépend encore massivement des hydrocarbures. Oui, la diversification est lente. Oui, la consommation intérieure grignote les capacités exportatrices. Mais de là à parler de « menace existentielle », il y a un pas que l’analyse franchit avec une assurance remarquable.

Les États rentiers autoritaires ne s’effondrent pas mécaniquement sous la pression économique. Ils ajustent, rationnent, redistribuent et contrôlent. L’Algérie a déjà traversé plusieurs chocs pétroliers brutaux, une guerre civile, une crise politique majeure en 2019 et une pandémie mondiale sans implosion systémique.

Le régime algérien privilégie la durée à l’efficacité. Ce n’est pas un modèle de croissance. C’est un modèle de survie. Et jusqu’ici, il fonctionne.

Cette logique de survie, toutefois, n’est pas exempte de contreparties à moyen et long terme. Une stratégie fondée sur l’endurance n’est pas sans coût. Le temps, en géopolitique, érode autant qu’il protège. À force d’éviter les ajustements visibles, un État peut préserver la stabilité à court terme tout en réduisant sa capacité d’influence à long terme, au risque de subir plus tard des contraintes qu’il aurait pu anticiper. C’est précisément pour éviter ce scénario que l’Algérie privilégie, non l’immobilisme, mais des ajustements discrets et sélectifs, rarement spectaculaires, mais calibrés pour préserver ses marges de manœuvre.

Le vrai objectif du récit

La conclusion met en scène, avec une gravité soigneusement travaillée, une alternative binaire réduisant le choix à l’inertie ou au réalignement. C’est une fausse dichotomie.

Un réalignement frontal vers les États-Unis, une reconnaissance explicite de la souveraineté marocaine sur le Sahara ou une normalisation avec Israël ne seraient pas de simples ajustements diplomatiques. Ils constitueraient des chocs internes majeurs, susceptibles de fragiliser l’équilibre civil-militaire et de délégitimer le socle idéologique du régime.

L’option la plus probable — et sans doute la plus rationnelle — se trouve ailleurs, à travers des ajustements discrets, une coopération technique ciblée et une réduction progressive de certains soutiens symboliques, sans qu’aucune rupture doctrinale ne soit affichée. Ce scénario, pourtant le plus plausible, est marginalisé par le récit dominant parce qu’il est moins spectaculaire et, par conséquent, plus difficile à mettre en intrigue.

Il convient enfin de poser la question que ces analyses préfèrent éluder, celle de l’utilité réelle de ce narratif.
Présenter l’Algérie comme isolée, dépassée et acculée n’est pas une analyse. C’est une stratégie discursive. Elle vise à délégitimer toute posture algérienne autonome, à normaliser l’idée de sa marginalisation et à transformer la pression diplomatique en évidence morale.

Lorsque l’influence directe atteint ses limites, il reste toujours la tentation du récit.

Une Algérie imparfaite, mais persistante

L’Algérie n’est pas un modèle. Elle est lente, rigide, parfois prisonnière de ses mythes. Mais elle dispose de trois qualités que les récits prématurés préfèrent ignorer, une capacité d’endurance notable, une élite sécuritaire obsédée par la stabilité et une diplomatie qui mise sur l’usure plutôt que sur le choc frontal.

Dans un monde où les victoires proclamées trop tôt finissent souvent par se retourner contre leurs auteurs, la prudence algérienne ressemble moins à une défaite qu’à une stratégie de long terme.

Les textes qui annoncent régulièrement sa marginalisation racontent une histoire agréable à lire depuis certaines capitales – Paris et Rabat, et à un degré moindre Tel Aviv – mais ils confondent moment favorable et aboutissement historique, isolement narratif et marginalisation réelle, pression occidentale et consensus global.
L’Algérie n’est pas hors-jeu. Elle joue simplement un jeu différent, à un tempo qui exaspère ses observateurs — et qui, paradoxalement, continue de leur permettre de la sous-estimer.

Et c’est peut-être là son avantage le plus constant.