Ils sont plusieurs centaines dans la cour, enfants et adultes presque tous vêtus de blanc. Les rangs sont serrés. Les plus jeunes se tiennent devant, les autres derrière eux. Rien dans cette scène filmée lundi à Grara dans la vallée du M’zab ne ressemble vraiment à la cohue habituelle d’un premier jour de classe.
Pourtant, c’est bien la rentrée de l’école algérienne.
Les programmes sont ceux de l’Éducation nationale et le calendrier est celui de la République. Lundi matin, la levée de l’emblème et l’hymne national étaient aussi ceux de toutes les écoles algériennes. Le M’zab avait simplement donné au rituel sa propre forme. Une solennité collective que l’administration ne peut décréter par circulaire.
Au M’zab, cela vient de loin.
La vallée s’est construite autour d’institutions communautaires qui ont longtemps organisé ensemble le religieux, l’entraide, l’éducation et une partie de la vie économique. L’architecture elle-même en garde la trace. Les ksour du M’zab sont l’expression d’une organisation sociale exceptionnellement cohérente où l’espace privé, la mosquée, les lieux collectifs et la palmeraie forment un ensemble.
L’école publique a, elle aussi, trouvé sa place dans cette culture collective de l’éducation. À ses côtés, le CRASC recense près d’une trentaine d’écoles libres historiques relevant des waqfs ibadites, dont certaines remontent aux années 1930.
Huit écoles privées plus récentes ont prolongé ce réseau. Elles ne relèvent pas tout à fait du même modèle que l’enseignement privé tel qu’il s’est développé dans les grandes villes algériennes. Les chercheurs du CRASC parlent d’une éducation pensée comme un projet de société et d’un investissement collectif destiné à transmettre aux nouvelles générations une culture autant que des connaissances.
Vue sous cet angle, l’image de lundi perd une part de son exotisme. Ces centaines d’enfants en blanc ne célèbrent pas une école hors de l’État. La scène montre plutôt comment une communauté ancienne imprime à l’école publique ses propres usages.
L’ibadisme constitue une partie de cet arrière-plan. Très tôt, sa pensée politique a rejeté l’idée que l’imamat devait nécessairement revenir à un Quraychite ou à un descendant de la famille du Prophète. L’autorité devait revenir à celui que la communauté jugeait digne de l’exercer. L’imamat rustumide, installé à Tahert à la fin du VIIIe siècle, fut l’expérience politique la plus importante de l’ibadisme maghrébin.
Les Rustumides n’étaient pas des démocrates avant l’heure – leur pouvoir a lui aussi connu une forte continuité familiale –, mais l’idée selon laquelle la légitimité ne devait pas être enfermée dans une généalogie distinguait nettement cette tradition de plusieurs théories concurrentes de l’autorité dans l’islam médiéval.
Après la disparition de Tahert, le M’zab n’a pas conservé un État ibadite. Il a conservé autre chose. Une capacité remarquable à fabriquer des institutions et à les faire durer.
Lundi matin, elle se voyait dans une cour d’école.
Jijel avait une autre rentrée
À près de 500 kilomètres de là, Mohamed Seghir Sadaoui inaugurait officiellement l’année scolaire dans la commune de Chahna. Le ministre de l’Éducation nationale avait choisi l’école Belaoura Rabah, qui accueille 157 élèves.
Le choix de Jijel avait une évidence. La wilaya sort à peine des incendies de la fin août.
Le message gouvernemental était celui du retour. Les établissements endommagés ont été réhabilités. Les élèves peuvent retrouver leurs classes. Les nouvelles infrastructures sont prêtes. Sadaoui a assuré que tous les établissements des régions touchées avaient été remis en état grâce à la mobilisation des différents secteurs de l’État.
L’APS a trouvé la formule parfaite pour ce récit. Les écoles sinistrées avaient « retrouvé leur animation habituelle » et accueillaient désormais leurs élèves dans de bonnes conditions.
Les écoles ont effectivement rouvert.
À Jijel, le problème est que tout le monde n’est pas revenu.
Le 31 août, Twala a publié un décompte nominatif provisoire de 200 morts dans la seule wilaya de Jijel, établi à partir des avis de décès, des publications des familles et de listes locales. Des familles entières apparaissaient dans cette liste. À El Ancer, le même patronyme revenait onze fois. À Djemâa Beni Habibi, Djamel Cheligham figurait avec son épouse et trois de ses filles. Il y avait aussi des enfants et un nourrisson.
Quelques jours auparavant, des dizaines de cercueils avaient été alignés à Djemâa Beni Habibi pour des funérailles collectives auxquelles avait assisté le Premier ministre Sifi Ghrieb. Pendant ce temps, le bilan officiel national restait fixé à douze morts, dont cinq seulement à Jijel.
La rentrée est arrivée trois semaines plus tard.
Des habitants de Jijel ont surtout reproché au récit officiel de la rentrée d’avoir relégué les morts au second plan. Parmi les victimes figuraient des enfants qui auraient dû reprendre le chemin de l’école ce lundi. Des familles attendaient quelques mots. Un nom. Un hommage. Peut-être simplement un silence.
Hocine Boubidi a rappelé les noms d’élèves et d’une enseignante disparus dans les incendies, parmi lesquels Abderrahmane Bouchlif, Imad Eddine Ledraa, Lina et Haroun Hanans, Islam et Anis Boualita, Asma et Idriss Cheligham ou encore Aymen Boualita. Des noms que la direction de l’Éducation de Jijel avait elle-même fait apparaître dans ses messages de condoléances. « Ils seront absents, mais leur souvenir restera », a-t-il écrit. Il reproche au reportage diffusé par le ministère d’avoir surtout montré les dégâts matériels et le retour à la normale, en laissant presque hors champ les victimes humaines.
Nadjib Belhimer s’est arrêté sur l’un de ces absents. Imad Eddine, 12 ans, élève du CEM Abdallah Boudiaf d’El Ancer, est mort avec sa mère dans l’incendie. Ses camarades ont repris les cours sans lui. Belhimer dit avoir ressenti de l’amertume devant la vidéo du ministère. Dans ce récit, écrit-il, « aucun élève mort ne semble avoir mérité d’être nommé ce jour-là ». À Jijel, la rentrée a ainsi rouvert une plaie que les bâtiments réparés ne pouvaient refermer. Les écoles étaient prêtes. Certains pupitres resteraient vides.
Les comptes rendus officiels de la cérémonie mentionnent la visite du ministre, la leçon inaugurale sur la relation entre l’arbre et la santé humaine, les établissements rénovés et l’accompagnement psychologique des élèves. Ils ne font état d’aucun hommage particulier aux victimes pendant la cérémonie d’ouverture.
Le ministère ne les avait pourtant pas toujours ignorés. Le 3 septembre, Sadaoui avait ouvert une réunion nationale consacrée à la préparation de la rentrée par une minute de silence et la récitation de la Fatiha en mémoire des victimes. Il avait présenté ses condoléances aux familles et demandé que les élèves et personnels affectés par les incendies soient recensés et accompagnés.
L’absence de lundi n’en a été que plus remarquée.
L’État avait choisi Jijel pour montrer que la catastrophe n’avait pas empêché la rentrée. Il y avait des murs repeints, des écoles restaurées et un ministre devant un tableau. Il aurait fallu peu de chose pour rappeler que la reconstruction ne concerne pas seulement le béton. Mais des Jijéliens ont promis de se charger eux-mêmes de la mémoire. Ils n’oublieront pas leurs morts parce que le cérémonial officiel, lui, est passé à autre chose.
La réforme qui n’a pas fait sa rentrée
Sadaoui arrivait à Jijel avec un autre dossier derrière lui.
Fin juillet, le ministre avait longuement présenté de nouvelles dispositions pédagogiques appelées à entrer en vigueur dès cette année. Il défendait notamment la nouvelle place accordée aux langues, l’introduction de l’informatique dans certaines filières du secondaire et une réorganisation plus large des parcours scolaires. Il parlait alors d’améliorer la qualité des apprentissages et d’adapter l’école aux sciences et aux technologies.
Six semaines plus tard, une partie de cette réforme était mise au réfrigérateur.
Le Conseil des ministres du 6 septembre n’a validé que les dispositions concernant le primaire. Le 16 septembre, le ministère a annoncé le gel de toutes les autres mesures jusqu’à leur approbation ultérieure par le Conseil des ministres. Il a surtout rappelé qu’aucune disposition concernant l’Éducation nationale ne pouvait désormais être appliquée sans cette validation.
Le ministre a donc défendu ses choix pendant l’été avant de commencer l’année avec une partie de ses réformes reportée.
À Alger, la ministre de la Solidarité nationale Soraya Mouloudji accomplissait de son côté le rituel parallèle de la rentrée gouvernementale. À Baraki, devant une école pour enfants malentendants, elle a annoncé plus de 40 000 élèves à besoins spécifiques accueillis dans 277 établissements et 1 745 classes spécialisées. Deux cents nouvelles classes doivent ouvrir. Plus de 186 000 cartables ont été distribués et Jijel a reçu un quota supplémentaire. Un dispositif de soutien psychologique doit également accompagner pendant au moins six mois les enfants touchés par les incendies.
Les chiffres sont réels. Les mesures aussi.
Comme chaque rentrée, elles ont été enveloppées dans le vocabulaire administratif de l’accompagnement, de la prise en charge, de la mobilisation et des meilleures conditions possibles.
Dans le M’zab, la société avait choisi un autre langage.
Elle avait mis ses enfants en blanc et rempli une cour.
À Jijel, les enfants sont également revenus. Certaines classes ont retrouvé leurs voix et leurs cartables. D’autres familles savent qu’un enfant qui manque ne revient pas parce qu’un communiqué annonce que son école a « repris vie ».
Les murs se reconstruisent vite, pas les absents.