Chargement ...

Tebboune et l’État en réduction

L’Algérie de Bouteflika dépensait près de 90 milliards de dollars par an au début des années 2010. Celle de Tebboune en dépense à peine 60, non parce qu’elle a réformé l’État, mais parce que le dinar achète moins.


Depuis des années, l’Algérie semble défier les lois de la gravité budgétaire. Les budgets grossissent, la dépense publique ne recule jamais et l’État demeure omniprésent dans l’économie. Mais cette impression est trompeuse. Ajustée à ce qui compte réellement — le pouvoir d’achat au-delà des frontières — la taille économique de l’État algérien se contracte.

En monnaie nationale, la dépense publique augmente presque sans interruption depuis la fin des années 2000. En valeur réelle internationale, mesurée en dollars, la trajectoire est inverse. Au début des années 2010, au sommet du cycle pétrolier, l’Algérie dépensait près de 90 milliards de dollars par an. Aujourd’hui, elle en dépense à peine 60. La différence ne tient pas à une réforme. Elle tient à la monnaie. La conversion en dollars éclaire non l’activité interne, mais la capacité effective de l’État à investir, importer et transformer l’économie dans un environnement ouvert.

Cette érosion silencieuse éclaire la trajectoire récente du pays. Les séquences politiques se succèdent, mais le modèle budgétaire reste remarquablement stable. L’ajustement ne s’opère ni par la restructuration de l’État ni par la discipline des dépenses, mais par la dépréciation monétaire — progressive, discrète et politiquement commode.

Les lois de règlement budgétaire, textes austères et rarement commentés, en apportent la preuve la plus claire. Elles consignent ce que l’État a effectivement dépensé, exercice après exercice. Converties en dollars au taux de change effectif de chaque année, elles montrent qu’entre 2008 et 2019 l’État algérien a exécuté environ 830 milliards de dollars de dépenses, soit près de 70 milliards par an en moyenne. Le véritable sommet est atteint entre 2011 et 2014, lorsque la dépense annuelle frôle les 90 milliards de dollars, un niveau jamais retrouvé depuis.

Ces années correspondent à une période où les recettes pétrolières permettaient de masquer les déséquilibres structurels. L’État investissait massivement dans les infrastructures, le logement et les équipements collectifs. Il augmentait les salaires, subventionnait largement les produits de base et étendait les transferts sociaux. Sous Bouteflika, la dépense publique servait à la fois de moteur économique et de ciment politique. Les déficits étaient déjà présents, mais ils paraissaient soutenables, financés par les réserves plutôt que corrigés par des réformes.

Le choc pétrolier de 2014 met fin à cette illusion. En dinars, la dépense continue de croître. En dollars, elle recule brutalement. Dès 2016, les dépenses réelles tombent à environ 62 milliards de dollars par an, un niveau autour duquel elles stagnent depuis. L’Algérie ne réduit pas sa dépense mais en réduit la valeur réelle. L’ajustement passe par le taux de change.

Gouverner avec moins

Lorsque la présidence Tebboune s’ouvre en 2019, elle hérite d’un appareil budgétaire rigide et d’une monnaie déjà fortement dépréciée. L’ajustement s’opère alors par la continuité nominale et l’érosion monétaire. Les montants nominaux augmentent, parfois sensiblement. Mais en termes réels, l’État dispose de moyens bien moindres qu’une décennie plus tôt. En 2021, près de 8 000 milliards de dinars sont dépensés, ce qui représente moins de 60 milliards de dollars — environ 30 milliards de moins que durant les années fastes.

Cette contrainte transforme la nature de la dépense. Les dépenses de fonctionnement dominent désormais largement. Au début des années 2020, salaires, transferts et charges communes absorbent près de 70 % du budget, contre un peu plus de 60 % dix ans auparavant. L’investissement public recule et devient une variable d’ajustement. L’État algérien n’est plus un État investisseur puissant, mais un État protecteur sous contrainte, dont la dépense vise moins à transformer l’économie qu’à différer la rupture sociale.

Le recours croissant de l’État au financement monétaire via la Banque d’Algérie, combiné à une circulation du cash à des niveaux record, alimente les tensions inflationnistes et confirme que l’ajustement budgétaire se fait d’abord par la monnaie plutôt que par la réforme.

Les dépenses sous Tebboune ne rompent pas avec l’ère Bouteflika, elles prolongent son crépuscule budgétaire. La pandémie accentue cette logique. Les dépenses augmentent pour soutenir les revenus, maintenir l’emploi public et préserver la stabilité. Mais cette hausse est essentiellement nominale. En dollars, la dépense se stabilise simplement à un plateau bas. L’Algérie pratique ainsi une forme d’« austérité sans coupes » : pas de réduction explicite, mais une contraction continue de la portée réelle de l’action publique.

La défense nationale illustre cette dynamique. En dinars, le budget militaire apparaît élevé et en croissance régulière. En dollars, il raconte une autre histoire. Le pic de l’effort réel est atteint au début des années 2010, autour de 9 à 10 milliards de dollars par an. Depuis, malgré des montants nominaux croissants, la dépense réelle stagne, voire recule légèrement. La priorité stratégique demeure, mais la puissance financière réelle s’érode.

Le déficit, quant à lui, s’installe durablement. Il n’est plus un déséquilibre à corriger, mais un mode de gestion régulier, absorbé par les mécanismes du Trésor et les comptes spéciaux. La loi de règlement ne joue pas un rôle disciplinaire mais entérine, avec retard, des choix déjà consommés. Le budget cesse d’être un instrument de pilotage pour devenir un outil de régularisation juridique a posteriori.

La continuité derrière les chiffres

La comparaison des périodes révèle ainsi davantage de continuité que de rupture. La différence n’est pas celle d’un État dépensier face à un État vertueux, mais celle d’un État riche qui dépensait sans corriger et d’un État appauvri qui dépense pour tenir. La stabilité est préservée, non par la réforme, mais par l’érosion monétaire, qui agit comme un ajustement silencieux et socialement moins conflictuel que des coupes budgétaires explicites.

En quinze ans, l’Algérie a dépensé plus de 900 milliards de dollars. Cette somme considérable n’a pourtant ni éliminé le déficit chronique ni permis de bâtir un modèle soutenable. L’ajustement s’est fait lentement, par la monnaie, au prix d’un affaiblissement progressif de la capacité réelle de l’État à investir et à transformer l’économie. Chaque année, le dinar vaut un peu moins — et avec lui, la portée effective de l’action publique. Cette trajectoire laisse subsister des mécanismes de résilience sociale et une capacité d’adaptation à court terme, tout en en transférant durablement le coût sur l’érosion de la puissance publique.

Le mode d’ajustement en question n’est pas propre à l’Algérie, mais il y est poussé plus loin que dans nombre d’autres États rentiers, qui ont combiné dépréciation, réformes fiscales ou réajustements institutionnels. L’Algérie, elle, a principalement choisi la continuité monétaire. Elle continue ainsi de débattre de ses finances en dinars, alors que sa réalité économique se mesure en dollars. Tant que l’ajustement reposera sur le taux de change plutôt que sur les institutions, le pays continuera de gérer le déclin sans jamais le nommer.

Dépenses réelles de l’État algérien

ExerciceDépenses réelles (Mds DZD)Taux moyen DZD/USDDépenses réelles (Mds USD)
20084 30064,5766,6
20095 00072,6568,8
20105 60074,4075,3
20116 30072,8586,5
20126 90077,5589,0
20137 10079,3889,4
20147 14580,5688,7
20157 424100,4673,9
20166 800109,4762,1
20176 900110,9662,2
20187 300116,6262,6
20197 500119,3662,8
20208 100126,8363,9
20217 929135,1158,7
20228 500142,0059,9
Converties en dollars selon le taux effectif annuel (Banque d’Algérie).