Pendant plus de deux décennies, l’Algérie a poursuivi l’objectif d’attirer l’investissement direct étranger afin d’accélérer la croissance, de diversifier l’économie et de réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Les réformes se sont succédé, les agences ont changé d’enseigne, mais l’investissement étranger est resté un client rare. L’examen attentif des chiffres et des documents officiels montre que l’investissement direct étranger n’a pesé que marginalement sur la croissance algérienne.
Même dans ses meilleures années, les statistiques de la Banque d’Algérie montrent que l’IDE n’a jamais représenté plus qu’un appoint statistique — rarement plus de 1 à 1,5 % du PIB. Au début des années 2000 ou durant le cycle haussier des prix du pétrole entre 2006 et 2013 — l’IDE n’a jamais atteint une masse critique susceptible d’influencer durablement la dynamique macroéconomique.
Les séries rétrospectives de la Banque d’Algérie confirment le caractère chronique de l’investissement étranger, demeurant un poste secondaire du compte financier, largement éclipsé par les recettes d’exportation d’hydrocarbures et, en contrepartie, par les sorties liées aux revenus des facteurs tels que les dividendes et les rapatriements de profits. Dit autrement, l’IDE entre discrètement et repart sans laisser d’adresse.
Dès 2004, la CNUCED relevait que les IDE en Algérie se concentraient massivement dans les hydrocarbures et un nombre restreint d’industries lourdes, une configuration qui s’est durablement installée. Ils se dirigent prioritairement vers les secteurs où la rente est élevée, les risques sont mutualisés avec l’État et les débouchés garantis.
Hors hydrocarbures, les IDE sont sporadiques, souvent liés à des projets isolés — télécommunications, ciment, sidérurgie ou pharmacie — sans effet d’entraînement durable sur le tissu productif local. En un mot comme en mille, ces investissements n’ont pas généré de chaînes de valeur domestiques solides ni de diffusion technologique significative.
Beaucoup d’annonces, peu de flux
L’analyse des IDE en Algérie met en lumière un autre trait structurel, à savoir le décalage chronique entre les engagements annoncés et les investissements effectivement réalisés. Les agences de promotion, ANDI hier et AAPI aujourd’hui, enregistrent des intentions, des projets et des montants déclarés. Mais la Balance des paiements — seule mesure des flux effectifs — fait apparaître des résultats bien plus modestes.
La CNUCED notait déjà au début des années 2000 l’absence de bases de données fiables, le suivi insuffisant des projets et la faiblesse de la coordination institutionnelle. Deux décennies plus tard, les chiffres suggèrent que ce problème n’a jamais été pleinement résolu. Le résultat est une inflation statistique des annonces, l’Algérie annonce beaucoup et encaisse peu.
En 2024, les flux nets d’IDE ont enregistré selon la Banque d’Algérie une hausse de 12,5 %, atteignant 1,18 milliard de dollars, contre 1,05 milliard en 2023, sans pour autant marquer un changement de régime — très loin des volumes affichés dans les annonces officielles. En décembre 2025, Abdelmadjid Tebboune promettait devant le Parlement 61 milliards de dollars d’investissements, dont 9 milliards étrangers, un écho familier aux 8 milliards d’IDE annuels proclamés à l’époque d’Abdelaziz Bouteflika, jamais confirmés par les flux réels.
Croisées avec les cycles de croissance, les données de la Banque d’Algérie et de la Banque mondiale montrent que l’économie algérienne suit avant tout le rythme des prix du pétrole, et non celui des flux d’investissement étranger. Les périodes de croissance élevée coïncident avec les chocs pétroliers positifs, tandis que les phases de ralentissement suivent mécaniquement les chutes de recettes extérieures.
En Algérie, ce n’est pas l’investissement qui dicte la croissance, mais le baril.
Et malgré l’ouverture commerciale et financière des années 2000 et 2010, l’IDE n’a pas constitué un moteur autonome de croissance. Son impact demeure limité, largement éclipsé par le poids des dépenses publiques, de l’investissement étatique et de la rente énergétique.
Les années Tebboune : continuité, volatilité et le paradoxe de 2022
Cette lecture de long terme trouve une illustration particulièrement révélatrice dans la période la plus récente. Une comparaison entre les années Tebboune et les décennies précédentes montre qu’aucune rupture n’est intervenue dans la trajectoire de l’investissement direct étranger.
Avant 2020, les flux d’IDE étaient faibles mais relativement stables, oscillant le plus souvent entre 0,8 et 2 milliards de dollars par an, y compris durant le boom pétrolier de la fin des années 2000. Depuis 2020, cette incapacité persiste, mais elle s’accompagne d’une volatilité accrue. Les données annuelles de la Banque d’Algérie indiquent environ 1,1 milliard de dollars d’IDE nets en 2020, 0,9 milliard en 2021, un effondrement en 2022, puis un rebond en 2023.
L’année 2022 constitue à cet égard un révélateur saisissant. Dans un contexte international exceptionnellement favorable, marqué par une flambée des prix du pétrole et du gaz, une amélioration spectaculaire des comptes extérieurs et un regain d’intérêt géopolitique pour l’Algérie, les IDE nets sont tombés à 180 millions de dollars. Même dopée par des prix énergétiques exceptionnels, la rente n’a pas suffi à attirer un capital productif durable.
Le rebond observé en 2023 ne doit pas être surinterprété. Il ramène simplement les flux à leur niveau moyen historique, sans changement de régime. Loin d’infirmer le diagnostic de long terme, la période Tebboune en accentue les traits et confirme le caractère marginal et instable de l’IDE dans l’économie algérienne.
Les raisons d’un impact marginal
Pourquoi cet échec persistant ? Les causes sont connues. Elles sont aussi persistantes. Un environnement réglementaire instable et d’une grande complexité décourage les investisseurs de long terme. Les projets étrangers, souvent enclavés, s’intègrent peu au tissu productif local. L’État conserve par ailleurs une place dominante dans l’allocation des ressources, limitant les effets d’entraînement. Enfin, l’absence d’un secteur privé suffisamment compétitif empêche la diffusion des gains potentiels de l’investissement étranger vers le reste de l’économie.
Dans ces conditions, l’IDE ne complète pas l’investissement local mais s’y juxtapose, sans effet d’entraînement.
Depuis 2000, l’expérience algérienne rappelle ainsi que l’investissement direct étranger, souvent présenté comme une solution miracle, ne l’est pas. Sans institutions efficaces, sans cohérence réglementaire et sans tissu productif dynamique, il demeure périphérique. Il améliore parfois la balance financière, modernise certains segments, mais ne transforme pas la trajectoire de croissance.
En Algérie, l’IDE n’a jamais remplacé la rente, il s’est contenté de la suivre. Dans cette logique, son impact sur la croissance restera, au mieux, marginal.
Algérie – IDE nets annuels
| Année | IDE nets |
| 2000 | 0,42 |
| 2001 | 1,18 |
| 2002 | 0,97 |
| 2003 | 0,62 |
| 2004 | 0,62 |
| 2005 | 1,02 |
| 2006 | 1,98 |
| 2007 | 1,39 |
| 2008 | 2,49 |
| 2009 | 2,55 |
| 2010 | 3,48 |
| 2011 | 2,05 |
| 2012 | 1,54 |
| 2013 | 1,97 |
| 2014 | 1,53 |
| 2015 | -0,69 |
| 2016 | 1,59 |
| 2017 | 1,25 |
| 2018 | 0,62 |
| 2019 | 1,35 |
| 2020 | 1,13 |
| 2021 | 0,92 |
| 2022 | 0,18 |
| 2023 | 1,05 |
| 2024 | 1,18 |
Unité : milliards de dollars US