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Camus, l’écrivain désengagé

L’essai d’Omar Merzoug, publié aux éditions Albouraq en novembre 2025, ébranle le piédestal de l’une des figures les plus vénérées du panthéon littéraire français. Une déconstruction philosophique rigoureuse, ancrée dans la réalité coloniale algérienne.


On ne touche pas à Camus. C’est une règle non écrite du paysage intellectuel français, une de ces immunités tacites que les grandes figures accumulent avec le temps, jusqu’à ressembler moins à des écrivains qu’à des monuments. On les commémore, on les réédite, on les cite en ouverture de discours présidentiels. On les range parmi les certitudes, celles qu’on n’interroge plus, qu’on transmet comme un héritage, sans en vérifier l’état.

Omar Merzoug, lui, n’a pas lu cette règle. Ou il a choisi de l’ignorer.

Philosophe algérien formé entre Oran et la Sorbonne, spécialiste de la pensée médiévale islamique, il publie en novembre 2025, aux éditions Albouraq, un essai au titre volontairement frontal : Camus, l’écrivain désengagé. Pas une biographie. Pas un hommage revisité. Un procès philosophique, instruit avec méthode, conduit sans indulgence, nourri d’une question que l’establishment littéraire parisien préférerait ne pas entendre : et si le mythe Camus avait coûté quelque chose à ceux dont l’histoire s’est jouée sans eux ?

Pour ce philosophe algérien formé entre l’Université d’Oran et Paris IV-Sorbonne, spécialiste reconnu de la pensée médiévale islamique, à qui l’on doit notamment une biographie fouillée d’Avicenne ou l’islam des Lumières (Flammarion, 2021), Camus est avant tout un homme de son temps. Un homme qui a choisi, ou plutôt refusé de choisir. Et pour Merzoug, ce refus-là n’est pas une vertu. C’est une faute.

Un philosophe entre deux rives

Avant de comprendre la thèse, il faut comprendre l’homme qui la porte. Omar Merzoug n’est pas un pamphlétaire en mal de notoriété. C’est un intellectuel formé à la rigueur scolastique, dont la trajectoire dit déjà quelque chose de son rapport au monde.

Docteur en philosophie depuis 1988 à Paris IV-Sorbonne, il a enseigné pendant sept ans la philosophie et la civilisation islamiques à l’Institut Al-Ghazali de la Grande Mosquée de Paris. Il collabore régulièrement avec plusieurs journaux algériens, dont Le Quotidien d’Oran, et publie des articles dans des revues comme Critique et Esprit. Il est également poète et traducteur de l’arabe.

Son œuvre antérieure dessine une ligne intellectuelle cohérente. Elle vise à réhabiliter la pensée rationaliste islamique face aux réductionnismes qui l’ont marginalisée en Occident. C’est avec ce même scalpel de la rigueur qu’il ouvre aujourd’hui le dossier Camus.

Avant cet essai, Merzoug a publié plusieurs ouvrages qui disent l’essentiel de ses préoccupations intellectuelles : Existe-t-il une philosophie islamique ? (Cahiers de l’Islam, 2018), Avicenne ou l’islam des Lumières (Flammarion, 2021), Al-Mu’tazila : Raison, foi et liberté en islam (Albouraq, 2025). Autant de travaux qui témoignent d’une conviction constante : la philosophie n’est pas un ornement du pouvoir, elle en est le tribunal. C’est avec cette conviction qu’il aborde la figure de Camus.

Le procès d’un mythe français

Le titre de l’essai est un programme. En qualifiant Camus d’« écrivain désengagé », Merzoug opère une inversion radicale. Là où la légende a toujours célébré en lui l’incarnation de l’intellectuel engagé, résistant, journaliste de combat, prix Nobel, il propose une lecture inverse, celle d’un homme qui, face à l’épreuve décisive, a préféré le retrait à la clarté.

L’épreuve décisive, c’est la guerre d’Algérie.

« Cet essai sur l’une des icônes de la littérature française risque d’ébranler bien des certitudes. Car, outre l’image idéalisée devenue aujourd’hui vérité officielle pour endormir les ignorants, qui est réellement Albert Camus ? »

Merzoug démonte ce qu’il nomme la « légende héroïque » en s’appuyant sur des faits documentés, des archives, des témoignages et une confrontation systématique de Camus avec ses contemporains. L’ambition n’est pas la polémique. C’est, dit-il, la vérité.

Camus et l’humanisme à géométrie variable

La critique centrale de Merzoug tient en une formule : Camus était un « humaniste à géométrie variable ». Universel en théorie, particulier dans les faits. Capable de défendre l’homme abstrait, incapable de voir l’Algérien concret.

Camus s’est longtemps présenté comme opposé aux injustices coloniales. Ses reportages de jeunesse sur la Kabylie en témoignent. Mais Merzoug nuance : dénoncer la misère des Kabyles en 1939, c’est appeler à des réformes dans le système colonial, non à sa fin. Ce n’est pas la même chose.

De même, la célèbre phrase prononcée à Stockholm lors de la remise du prix Nobel en 1957, « Si je devais défendre ma mère ou la justice, je choisirais ma mère », est relue par Merzoug non comme un dilemme universel sur la complexité du réel, mais comme l’expression d’un repli communautaire. La mère, ici, symbolise la communauté pied-noir, la justice étant celle des colonisés.

Le silence de Camus sur la torture en Algérie

C’est sur ce point que l’essai est le plus accablant. Merzoug rappelle que, lorsque la torture pratiquée par l’armée française en Algérie est devenue une évidence documentée, notamment avec la publication de La Question d’Henri Alleg en 1958, Albert Camus a refusé de signer une adresse solennelle au président de la République exigeant la condamnation de ces pratiques. André Malraux, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Jean-Paul Sartre l’avaient signée. Camus, lui, non.

L’éditeur et militant anticolonialiste Nils Andersson l’a consigné et rendu public. Sollicité, Camus a refusé par une lettre adressée à Jérôme Lindon, éditeur de Minuit, dans laquelle il écrivait : « J’ai décidé… après avoir reconnu ce qui me séparait de la gauche comme de la droite sur la question algérienne de ne plus m’associer à aucune campagne publique sur ce sujet… » Pierre Vidal-Naquet, qui a consacré une partie de sa vie à documenter et dénoncer ces crimes, représente pour Merzoug la figure inverse, celle de l’intellectuel qui n’a pas choisi la prudence quand le réel exigeait le courage.

Pour Merzoug, ce silence n’est pas une position neutre. Dans la terminologie sartrienne qu’il mobilise ici avec habileté, « chaque silence aussi » a des retentissements.

L’Arabe sans nom dans L’Étranger

L’analyse littéraire de Merzoug reprend et prolonge les critiques postcoloniales, notamment celles d’Edward Saïd, pour les approfondir sur le terrain philosophique. Dans L’Étranger, l’Arabe tué par Meursault n’a pas de nom. Privé de famille, de voix. d’histoire.

Camus a toujours présenté ce choix comme relevant de la poétique de l’absurde : dans un monde privé de sens, les personnages sont réduits à leur fonction narrative. Merzoug conteste cette lecture. Pour lui, l’absence de nom n’est pas un geste esthétique délibéré. C’est le reflet inconscient d’une incapacité à percevoir l’Algérien comme un égal ontologique.

Cette lecture rejoint celle de Conor Cruise O’Brien, qui parlait dès 1970 d’un « universalisme particulier » chez Camus, un universalisme dont les contours, examinés de près, épousent étrangement la géographie de l’Europe méditerranéenne blanche. Dans La Peste, l’utilisation de la métaphore de la maladie pour parler de l’Occupation permet, selon Merzoug, d’évacuer la responsabilité politique derrière des abstractions métaphysiques, stratégie commode pour un homme incapable de nommer clairement l’ennemi colonial.

Camus face à Sartre sur la guerre d’Algérie

La querelle Camus-Sartre est un classique du roman intellectuel français du XXe siècle. L’histoire l’a souvent tranchée en faveur de Camus : son refus des totalitarismes, sa lucidité sur les crimes soviétiques, son Homme révolté ont été rétrospectivement validés par la chute du communisme réel.

Merzoug ne nie pas cela. Mais il déplace le curseur. Sur la question algérienne, qui est, pour un Algérien, la question centrale, l’engagement sartrien, malgré ses errements, avait le mérite de l’affrontement. Sartre a soutenu le FLN, préfacé Fanon, risqué les attentats de l’OAS. Camus, lui, s’est réfugié dans ce que Hegel aurait appelé une « belle âme », une posture morale confortable et, au final, inopérante.

« Camus ne nous a servi que des sermons. Il s’était donné le titre de Juste, mais la justice exige souvent que nous combattions contre nous-même. Camus n’a pas pu s’élever à cette hauteur. »

Cette formule, rapportée par Merzoug dans son essai et attribuée à un écrivain algérien non identifié nominalement dans l’ouvrage, résume l’amertume d’une génération face à celui que Simone de Beauvoir avait elle-même qualifié de « juste sans justice », formule souvent attribuée à son mémoire La Force des choses (Gallimard, 1963), sans qu’une pagination précise ait pu être établie à ce stade.

Spinoza comme scalpel contre le mythe Camus

L’une des originalités les plus stimulantes de cet essai est son recours à Spinoza pour disséquer les limites de Camus. Spécialiste de la philosophie médiévale et profondément familier de l’auteur de l’Éthique, Merzoug utilise le déterminisme spinoziste comme révélateur d’une faille dans la pensée camusienne. Chez Spinoza, la liberté n’est pas le libre arbitre, mais la compréhension lucide des nécessités qui nous déterminent. C’est ce cadre que Merzoug mobilise pour juger Camus.

Pour Spinoza, on est libre quand on comprend pourquoi les choses arrivent et qu’on agit selon sa propre nécessité interne, guidée par la raison.

Or la phrase de Stockholm, « je choisirais ma mère », est, lue à travers Spinoza, un aveu de servitude. La préférence pour le proche, pour le sang, pour l’identité communautaire, au détriment de la Raison universelle : voilà ce que Spinoza aurait classé parmi les « affects passifs », ces émotions qui enchaînent l’homme au lieu de le libérer.

Merzoug pousse l’argument plus loin : en sacralisant cet affect particulier, Camus abdique sa fonction de philosophe. Il n’est plus l’écrivain de l’universel, mais le défenseur d’une tribu. La « fluctuation de l’âme » spinoziste a pris le dessus sur la connaissance de troisième genre, celle qui permet de voir l’unité du réel au-delà des particularismes.

Les limites d’un universalisme hors-sol

La critique ultime de Merzoug est peut-être là : l’humanisme de Camus est un humanisme de la contemplation, non de la connaissance. Un humanisme qui parle pour « l’Homme » avec un grand H, mais dont les contours, une fois examinés, excluent l’Algérien colonisé.

Le soleil méditerranéen si présent dans l’œuvre camusienne, cet éblouissement permanent, cette lumière qui inonde les pages de L’Étranger ou de Noces, n’est-il pas, au fond, ce qui empêche de voir ? Là où la lumière spinoziste force à regarder la réalité en face, le soleil camusien aveugle. Il donne l’illusion de la clarté tout en masquant les structures d’oppression.

Réception et débat autour de l’essai de Merzoug

L’essai n’est pas passé inaperçu. Depuis sa parution, Merzoug a accordé des entretiens remarqués, notamment sur Mizane.info, où il a directement affronté les thèses de Michel Onfray sur Camus, et rencontré son lectorat au Centre Culturel Algérien à Paris en janvier 2026. Mais c’est au Festival du Livre de Paris 2026 que la trajectoire de l’ouvrage a pris une dimension nouvelle.

Ce dimanche 19 avril 2026, dans la Nef du Grand Palais, l’édition 2026 du Festival marquait le retour du salon dans ses murs historiques après les années du Grand Palais Éphémère, Omar Merzoug a tenu une séance de dédicace de 17 h à 19 h au stand NN5, celui du collectif « Religions et Spiritualités », partagé par la Librairie de l’Orient et les éditions Albouraq. Un emplacement qui dit quelque chose, en creux : dans le paysage éditorial parisien, Camus, l’écrivain désengagé n’occupera pas de sitôt un stand en plein centre des grandes maisons françaises. Il arrive par la porte des livres qui dérangent. Ce qui est, au fond, la seule porte qui vaille.

La présence de Merzoug sous la verrière du Grand Palais, au milieu des quelque 1 800 auteurs que comptait cette édition du Festival selon le communiqué officiel du Syndicat National de l’Édition, avait quelque chose d’ironiquement juste. Là où la France célèbre chaque printemps son rapport à la littérature, un philosophe algérien venait poser, à deux mètres des tenants du consensus, la question que personne n’a envie d’entendre : à quel prix fabrique-t-on un monument ?

Les défenseurs de Camus objectent que l’essai de Merzoug commet un anachronisme fondamental : juger un homme du milieu du XXe siècle avec les instruments moraux et politiques du XXIe siècle, c’est oublier la complexité de l’identité pied-noir, la violence des deux camps et l’isolement croissant de Camus dans un paysage intellectuel qui ne lui laissait guère de place.

L’argument mérite d’être pris au sérieux. Mais Merzoug dispose d’une réponse : ses comparatifs, Vidal-Naquet, Jean Sénac, Raymond Aron, vivaient exactement dans le même contexte historique. Ils ont, chacun à leur manière, trouvé les mots que Camus n’a pas prononcés. Ce n’est donc pas le temps qui manquait. C’est peut-être la volonté.

Au-delà de Camus, la mémoire franco-algérienne

L’essai de Merzoug ne se lit pas en dehors de son contexte. Il paraît à un moment où les relations entre la France et l’Algérie restent tendues sur la question mémorielle, où le centenaire de Camus, en 2013, a ravivé des débats jamais vraiment clos, et où des voix algériennes, de Mouloud Feraoun à Kamel Daoud, interrogent depuis des décennies la place réelle de Camus dans la mémoire algérienne.

En 1957, Mouloud Feraoun écrivait dans son journal : « J’aimerais dire à Camus qu’il est aussi algérien que moi. » C’était une main tendue. Mais une main que Camus n’a jamais entièrement saisie, du moins pas aux conditions que posait l’histoire. Merzoug fait le bilan de ce rendez-vous manqué.

Plus récemment, l’Institut du Monde Arabe a organisé à Paris, en 2025, un colloque international sur « Albert Camus et l’Algérie coloniale », signe que le débat est loin d’être académiquement clos. L’essai de Merzoug arrive au bon moment pour l’alimenter avec une rigueur que les polémiques superficielles n’avaient pas toujours su préserver.

Car il y a dans cet ouvrage quelque chose qui dépasse la biographie de Camus. C’est une réflexion sur ce que les sociétés font de leurs figures morales, sur la manière dont elles les construisent, les pacifient et effacent les zones d’ombre pour ne garder que l’auréole.

Au tribunal de l’histoire

Refermer Camus, l’écrivain désengagé, c’est se retrouver avec une question inconfortable. Non pas : « Camus était-il un mauvais homme ? » La réponse est évidemment non. Mais : « Suffit-il d’être un grand écrivain pour être une boussole éthique ? »

Omar Merzoug répond : non. Le talent d’écriture ne suffit pas à racheter les silences politiques. La beauté du style ne compense pas l’incapacité à nommer l’injustice quand elle concerne vos voisins immédiats. L’universalisme abstrait ne vaut rien s’il ne se mesure pas à l’aune des existences concrètes qu’il prétend défendre.

Ce n’est pas un essai qui cherche à effacer Camus. Merzoug ne nie pas que L’Étranger ou La Peste sont des œuvres littéraires majeures. Mais il exige pour ces œuvres, et pour leur auteur, une légitimité morale qui ne se décrète pas par décret éditorial. Une légitimité qui se mérite, et qui se perd.

« L’intellectuel ne se mesure pas à l’éclat de ses honneurs, mais à la fidélité à ses principes. Car nul, fût-il auréolé de gloire, n’échappe au jugement des siècles. »

Dans le paysage intellectuel franco-algérien, où la mémoire coloniale reste une plaie mal refermée, cet essai jette une pierre dans le jardin de la commémoration unanime. Il rappelle que la pensée critique ne s’arrête pas aux frontières du respect convenu. Et que les grandes figures, précisément parce qu’elles sont grandes, méritent qu’on les regarde en face, dans toute leur lumière comme dans leurs zones d’ombre.