Les éclats de mémoire remontent, débordent le réel. Les ruines d’hier sont celles d’aujourd’hui, avec, en plus, des montagnes de cadavres. Renversé par le vertige d’un tel spectacle, d’une telle géographie broyée, un poète se scandalise de la vacuité du Ciel et s’aventure sur les chemins qui mènent « à la déroute sur l’arbre entaillé ». Dans De sable et de vent, Yahia Belaskri revient aux questions premières pour tenter d’ordonner un monde livré à la démesure des tyrans : les joies et les tristesses de l’enfance ; l’errance après la fin de l’innocence ; l’absence de sens face à l’écrasement et à la destruction des peuples sans défense.
Dès les commencements, l’auteur brûle tout pour émanciper sa prose des lourdeurs qui saturent l’esprit du temps, affirmant qu’il est « de nulle part comme l’étourneau qui ne cesse de sauter par-dessus les nuages ». Comme s’il fallait retrouver, sous les ruines, la légèreté des premiers éclats de rire de l’enfance et la tendresse des jeunes matins des pays ensoleillés, il enfonce le clou en déclamant : « je suis des bords de l’abime / du torrent détourné / là où s’entassent les déracinés ».
Menant une existence insulaire, telle l’« île » au « cœur inguérissable », il se tient en homme sans dieux, face aux idoles visibles et invisibles. Dans des temps confisqués par les divinités, les idéologies et les volontés de puissance aux pulsions meurtrières, le poète se dresse, tel un lanceur de dés pressé par l’imminence de la catastrophe finale, devant les flammes qui dévorent la possibilité d’écrire un destin heureux : « ôtez-vous du chemin des êtres / il est jalonné de vos méfaits / le renoncement des hommes ».
Chant du supplicié refusant l’accoutumance aux débris de vies ensevelies et à la multiplication des villes-cimetières, De sable et de vent est aussi un souffle d’espoir, traversé par les visages aimés et les fulgurances de l’art. Même si le temps le dévore, le poète attente à la mort en se nourrissant de l’amour de tout être qui souffre. Dans une prose épurée, tenue par un rythme d’une grande justesse, Belaskri mêle le sable à l’eau vive pour couvrir la nudité que lui impose l’amoncellement des décombres. Il tombe, se relève, puis continue de marcher, fût-ce sur un seul pied, dans les soubresauts de la vie.
- Né à Oran en 1952, Yahia Belaskri est un écrivain et journaliste algérien installé en France. Auteur de plusieurs romans, dont Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, Les Fils du jour et Abd el-Kader, le combat et la tolérance, il explore les mémoires algériennes, l’exil et les combats contre tous les intégrismes. Il est aussi cofondateur, avec Hubert Haddad, de la revue Apulée. De sable et de vent est son premier recueil poétique.
- Yahia Belaskri, De sable et de vent, Bruxelles, Edern éditions, 2025, 102 pages., 17€