L’ancien ministre Amar Tou a publié sur Facebook un long texte sur la « valorisation des hydrocarbures ». Sous des dehors de cours d’économie politique, l’exercice ressemble à une homélie : l’Algérie aurait conçu, sous Houari Boumediene, la bonne doctrine industrielle, l’aurait abandonnée après 1978, puis retrouverait enfin, sous Abdelmadjid Tebboune, le chemin de la raison.
Le point de départ est juste. Un pays producteur de pétrole et de gaz ne devrait pas se contenter d’exporter des matières brutes. Il devrait les transformer en engrais, plastiques et polymères. L’Algérie importe encore des intrants nécessaires à l’emballage, à l’électroménager et à l’automobile. Cinquante ans après ses premiers complexes pétrochimiques, cette dépendance reste une anomalie industrielle.
Mais le sermon se dérègle lorsqu’il devient histoire officielle. Amar Tou présente le plan de 1976 comme la matrice de toutes les politiques énergétiques ultérieures. Les lois de 1986, 1991, 2005 et 2019 prouveraient sa continuité. Puisque l’Algérie a continué à légiférer sur les hydrocarbures, elle aurait donc suivi la même doctrine. C’est un peu comme affirmer que tous les gouvernements ont pris la même direction parce qu’ils ont emprunté la même autoroute.
Un succès qui avoue son échec
Or ces textes ont traduit des choix parfois opposés : monopole de Sonatrach, ouverture aux partenaires étrangers, libéralisation, incitations fiscales et réaménagement du rôle de l’État. La continuité du pétrole n’est pas celle d’une politique industrielle.
Amar Tou qualifie pourtant le plan de 1976 de « grand succès stratégique ». Il cite les gazoducs, les raffineries, les capacités de liquéfaction et les exportations. Puis il reconnaît que son objectif principal — transformer massivement les hydrocarbures en produits finis — n’a jamais été atteint. Il admet aussi que l’économie est restée dépendante du pétrole et du gaz et qu’aucun investissement pétrochimique majeur n’a été réalisé pendant plus de quatre décennies.
C’est là que l’argumentation atteint sa limite. L’Algérie a réussi à devenir une puissance gazière. Elle n’a pas réussi à bâtir, à la même échelle, les chaînes industrielles situées en aval. Les succès de l’extraction ne prouvent donc pas ceux de la transformation. Vendre du gaz est plus rapide que construire une industrie compétitive autour de ses dérivés.
Le texte préfère un récit plus confortable. Les années 1970 auraient été celles du sacrifice, de l’investissement et de la souveraineté. Après 1978 seraient venus la consommation, les importations et l’abandon. Cette lecture évite les questions moins héroïques liées à la rentabilité des complexes, à la productivité des entreprises publiques, à la dépendance technologique, aux coûts de maintenance et à la qualité de l’investissement. L’industrie n’échoue pas seulement faute de patriotisme. Elle échoue aussi lorsqu’un projet est mal conçu, trop cher, mal géré ou éternellement annoncé.
Des usines déjà achevées dans le discours
C’est précisément le problème des projets actuels. Amar Tou traite des complexes programmés, étudiés ou en chantier comme s’ils formaient déjà une chaîne productive achevée. Il promet la fin des importations de granulés plastiques, la couverture des besoins nationaux et même des excédents exportables. Entre le protocole d’accord, l’étude de faisabilité, le chantier, la mise en service et la production rentable, le projet industriel connaît plusieurs étapes. Le discours officiel, lui, les franchit souvent dans la même phrase.
L’ancien ministre convoque aussi le FMI pour bénir la politique actuelle. Il retient les encouragements à la diversification mais écarte les avertissements sur les déficits, les réserves et l’efficacité de l’investissement public. Même le Fonds est prié de lire le passage homologué.
Depuis quelque temps, Amar Tou s’est installé dans un rôle singulier, celui de théologien du magistère économique de Tebboune. Les décisions présidentielles deviennent sous sa plume l’accomplissement d’une doctrine ancienne. Les projets annoncés prennent aussitôt la dimension de ruptures historiques, tandis que la critique est renvoyée au rang de lecture déformée.
Le problème n’est pas de défendre l’industrie. L’Algérie en a un besoin urgent. Le problème est de transformer cette nécessité en liturgie politique. Une usine ne produit pas parce qu’elle prolonge Boumediene, ni parce qu’un Conseil des ministres lui a donné une portée stratégique. Elle produit lorsqu’elle est financée, achevée, approvisionnée, bien gérée et capable de vendre à un prix compétitif.
La réponse au texte d’Amar Tou viendra des volumes produits, des coûts, des délais, des importations effectivement remplacées et des exportations réellement encaissées. Dans l’industrie, la foi peut inaugurer les chantiers. Elle ne remplace ni les machines ni les comptes.