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Tebboune affirme à L’Opinion avoir averti Macron : « Vous allez nous perdre ! »


Dans un entretien au journal français L’Opinion, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, est longuement revenu sur la crise diplomatique entre Alger et Paris, entrée dans son sixième mois, et dont la fin semble retardée par les polémiques entretenues par l’extrême droite française. Abdelmadjid Tebboune, qui a affirmé ne pas souhaiter l’irréparable, a mis en exergue la responsabilité du président Macron dans l’éclatement de cette crise inédite.

Abdelmadjid Tebboune a affirmé que son homologue français, Emmanuel Macron, avec qui il s’était entretenu en juin 2024 à Bari, en Italie, en marge du sommet du G7, était prévenu qu’il commettrait une grave erreur en reconnaissant la « marocanité » du Sahara occidental. Macron, englué dans une crise politique interne et mû par un calcul électoraliste, n’a pas tenu compte de cet avertissement.

« Nous avons parlé avec le président Macron plus de deux heures trente en marge du sommet du G7 à Bari, le 13 juin dernier. Il venait de perdre les élections européennes et avait annoncé la dissolution de l’Assemblée nationale. Il pensait, de bonne foi, qu’il pouvait compter sur les voix des Français originaires du Maroc et de l’Algérie pour, à l’issue du scrutin législatif, former une alliance centriste lui permettant de poursuivre sa politique. Il m’a alors annoncé qu’il allait faire un geste pour reconnaître la “marocanité” du Sahara occidental, ce que nous savions déjà. Je l’ai alors prévenu : vous faites une grave erreur. Vous n’allez rien gagner et vous allez nous perdre. Et vous oubliez que vous êtes un membre permanent du Conseil de sécurité, donc garant de la légalité internationale, alors que le Sahara occidental est un dossier de décolonisation pour l’ONU qui n’a toujours pas été réglé », a confié Tebboune, imputant ainsi la responsabilité de la crise qui mine les relations algéro-françaises à Emmanuel Macron.

« Nous constatons que Paris donne la nationalité ou le droit d’asile à des personnalités qui ont commis des crimes économiques ou qui se livrent à de la subversion sur le territoire français. Certains, d’après nos informations, ont même été recrutés par vos services comme informateurs ».

Abdelmadjid Tebboune

Pour autant, le président Tebboune a affirmé ne pas souhaiter l’irréparable, la rupture, une posture qui s’inspire, selon lui, de Muʿāwiya, fondateur de la dynastie omeyyade. « C’était un dirigeant très intelligent, prêt à tout pour éviter la rupture. C’est mon état d’esprit : ne pas tomber dans une séparation irréversible. Le climat est délétère, nous perdons du temps avec Macron », a-t-il déclaré.

Et d’ajouter : « Le dialogue politique est quasiment interrompu. Il y a des déclarations hostiles tous les jours de la part de responsables politiques français, comme celles du député de Nice, Éric Ciotti, qui qualifie l’Algérie d’État voyou, ou du jeune dirigeant du Rassemblement national, Jordan Bardella, qui parle de régime hostile et provocateur. Et ces personnes aspirent à diriger la France… Personnellement, je distingue la majorité des Français de la minorité de leurs forces rétrogrades, et je n’insulterai pas votre pays. »

L’Algérie et la France doivent-elles se reparler pour mettre fin aux polémiques et à l’enlisement de la crise ? Le président Abdelmadjid Tebboune estime que oui. « Je suis tout à fait d’accord. Encore faut-il que le président français, les intellectuels et les partisans du dialogue puissent se faire entendre », a-t-il répondu, précisant qu’il était disposé à reprendre le dialogue, mais qu’il exigeait au préalable des déclarations politiques claires.

« Ce n’est pas à moi de le faire. Pour moi, la République française, c’est d’abord son président. Il y a des intellectuels et des responsables politiques que nous respectons en France, comme Jean-Pierre Chevènement, Jean-Pierre Raffarin, Ségolène Royal ou Dominique de Villepin, qui jouit d’une bonne image dans le monde arabe, parce qu’il incarne une certaine France qui avait du poids. Il faut leur permettre de s’exprimer et ne pas laisser ceux qui se disent journalistes leur couper la parole et les humilier, notamment dans les médias de Vincent Bolloré, dont la mission quotidienne est de dégrader l’image de l’Algérie. »

Le patron de la DGSE était à Alger le 13 janvier

Le président Abdelmadjid Tebboune a confirmé la récente visite à Alger du directeur général de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Nicolas Lerner, sans toutefois en préciser les motifs, évitant de dire s’il était venu renouer le dialogue ou régler le contentieux lié à l’affaire Aïssaoui Mohamed, dit « Abou Rayan ».

« Il a demandé à être reçu. Nous avons accepté, car nous avions confiance en lui lorsqu’il dirigeait la DGSI. L’affaire Abou Rayan est un épiphénomène. Elle n’est pas de nature à constituer un contentieux entre deux puissances, l’une européenne et l’autre africaine. Abou Rayan est un repenti qui nous a informés de tentatives de recrutement par les services français, après des rencontres à l’ambassade de France à Alger. La France a tenté de le recruter sur notre sol sans nous en informer. Nous avons été vigilants, comme la France l’est sur son propre territoire. »

Si les relations avec la DGSE demeurent correctes, elles sont en revanche plus tendues avec la DGSI. Le président Tebboune l’a affirmé sans détour : « La DGSI est aujourd’hui sous l’autorité du ministre de l’Intérieur. Tout ce qui relève de M. Retailleau est sujet à caution compte tenu de ses déclarations hostiles et incendiaires à l’égard de notre pays. Il n’y a donc plus de coopération, contrairement à la DGSE, qui a su garder ses distances. »

 « Nous aimerions aussi que la France accède à nos demandes d’extradition »

Le président Tebboune a par ailleurs estimé que l’aide publique au développement française à destination de l’Algérie ne dépasse pas 30 millions d’euros par an, loin des 800 millions avancés par l’eurodéputée d’extrême droite Sarah Knafo.

« Cela relève d’une méconnaissance de l’Algérie. Il s’agit de 20 à 30 millions d’euros par an. Le budget de l’État algérien s’élève à 130 milliards de dollars et nous n’avons pas de dette extérieure. Nous finançons chaque année 6 000 bourses pour des étudiants africains, une route de plus d’un milliard de dollars entre notre pays et la Mauritanie, et nous venons d’effacer 1,4 milliard de dollars de dettes à douze pays africains. Nous n’avons pas besoin de cet argent, qui sert avant tout les intérêts d’influence extérieure de la France », a-t-il tranché.

Sur la question des laissez-passer consulaires, objet de tensions entre les deux pays, le président Tebboune a indiqué que 1 800 laissez-passer avaient été délivrés en 2024.

Évoquant le cas de l’influenceur Doualemn, dont l’expulsion vers l’Algérie a échoué, le chef de l’État a déclaré : « Je ne vais pas imposer à la France des Algériens en situation irrégulière. Nous avons pourtant accordé 1 800 laissez-passer consulaires l’année dernière. Mais il faut respecter les procédures légales. Bruno Retailleau a parlé de l’Algérie comme d’un pays cherchant à humilier la France. Il a voulu faire un coup politique en forçant son expulsion. Il vient d’être désavoué par la justice française, qui n’a pas reconnu l’urgence de sa décision. »

Le président Tebboune a également rappelé que Gérald Darmanin avait tenté une démarche similaire lorsqu’il était ministre de l’Intérieur. « Gérald Darmanin avait lui aussi tenté de nous forcer la main, avant de venir à Alger. In fine, nous avions trouvé un modus operandi. Nous aimerions également que la France accède à nos demandes d’extradition, comme le font l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne. Or, curieusement, Paris accorde la nationalité ou le droit d’asile à des personnes impliquées dans des crimes économiques ou des activités subversives. Certaines auraient même été recrutées par vos services comme informateurs. »

Évoquant enfin l’accord de 1968, régulièrement remis en cause par l’extrême droite française, le président Tebboune a estimé qu’il s’agissait aujourd’hui d’« une coquille vide », après plusieurs révisions en 1986, 1994 et 2001. « Ces accords étaient historiquement favorables à la France, qui avait alors besoin de main-d’œuvre. Depuis 1986, les Algériens ont besoin de visas, ce qui annule de fait la libre circulation prévue par les accords d’Évian. »

« Boualem Sansal n’est pas un problème algérien »

IEnfin, concernant l’écrivain Boualem Sansal, le président a déclaré : « Boualem Sansal n’est pas un problème algérien. C’est un problème pour ceux qui l’ont créé. Jusqu’à présent, il n’a pas livré tous ses secrets. C’est une affaire scabreuse visant à mobiliser contre l’Algérie. Boualem Sansal est allé dîner chez Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger, juste avant son départ. Celui-ci est proche de Bruno Retailleau, qu’il devait rencontrer à son retour. D’autres binationaux n’ont pas suscité autant d’émoi. Et enfin, Sansal n’est français que depuis cinq mois. »

« Il est placé sous mandat de dépôt. C’est la loi algérienne. Il a bénéficié d’un examen médical complet, il est pris en charge par des médecins et sera jugé dans les délais prévus par la loi. »