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Crimes contre l’humanité : les enjeux de la résolution de l’ONU sur la traite des Africains


La résolution adoptée mercredi par l’Assemblée générale de l’ONU, qualifiant la traite des Africains réduits en esclavage de « crime le plus grave contre l’humanité » et appelant à des réparations, est largement saluée à travers l’Afrique, ainsi que parmi les descendants d’esclaves et les défenseurs de la justice réparatrice.

Elle ravive néanmoins des interrogations sur sa portée concrète et ses implications.

Entre le XVIe et le XIXe siècle, environ 12 millions d’Africains ont été arrachés de force à leur continent par des puissances européennes, avant d’être réduits en esclavage dans des plantations ayant généré des richesses considérables au prix d’immenses souffrances.

Le Ghana est à l’origine de cette résolution, qui appelle également à la « restitution rapide et sans entrave » des biens culturels — œuvres d’art, monuments, pièces de musée, documents et archives nationales — à leurs pays d’origine, sans frais.

Le ministre ghanéen des affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a déclaré que la résolution « reconnaît que, malgré sa complexité, l’histoire comporte des moments à part (…) Les reconnaître ne revient pas à minimiser d’autres histoires, mais à approfondir notre conscience morale collective ».

Des oppositions et abstentions notables

Bien que les résolutions de l’Assemblée générale ne soient pas juridiquement contraignantes, elles reflètent l’état de l’opinion internationale et servent souvent de référence dans les débats juridiques.

Dans ce cas, la décision « marque une étape importante vers la vérité, la justice et la réparation », a estimé l’Union africaine dans un communiqué.

Au total, 123 États membres ont voté en faveur du texte, tandis que l’Argentine, Israël et les États-Unis s’y sont opposés. Le Royaume-Uni et les 27 pays de l’Union européenne figurent parmi les 52 abstentions.

Ces positions traduisent une inquiétude, notamment parmi les anciennes puissances coloniales européennes, face aux implications juridiques et financières d’une telle reconnaissance.

Avant le vote, le vice-ambassadeur américain Dan Negrea a expliqué que, si les États-Unis condamnent les torts liés à la traite transatlantique et à toute forme d’esclavage, ils « ne reconnaissent pas un droit juridique à réparation pour des faits historiques qui n’étaient pas illégaux au regard du droit international à l’époque ».

La France, par la voix de Sylvain Fournel, conseiller juridique auprès de sa mission à l’ONU, a pour sa part estimé que la résolution « semble établir une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité », ce qui poserait « de sérieuses difficultés juridiques et risquerait d’instaurer une concurrence entre tragédies historiques ».

Un accueil favorable en Afrique et dans la diaspora

La résolution constitue « une réponse aux prières de nos ancêtres enlevés, opprimés et assassinés », a déclaré Erieka Bennett, fondatrice du Diaspora African Forum, organisation basée au Ghana, citée par AP.

« Ce vote renforcera notre détermination collective à poursuivre la lutte pour la dignité des peuples africains et la libération de notre terre du joug de la domination occidentale », a-t-elle ajouté.

Nadege Anelka, agente de voyage originaire de la Martinique, s’est installée au Bénin dont elle a acquis la nationalité grâce à une loi de 2024 destinée aux descendants de la traite négrière. Elle a qualifié la résolution de « fantastique nouvelle », tout en soulignant qu’elle n’a pas encore d’effet concret pour elle. « Depuis mon retour au Bénin, j’ai déjà le sentiment d’avoir accompli mon propre parcours de réparation », a-t-elle déclaré.

Pour Gilles Olakounle Yabi, fondateur du think tank ouest-africain WATHI, la résolution demeure « symbolique », dans un contexte où peu d’acteurs sont prêts à reconnaître pleinement le coût de l’esclavage.

Selon lui, les votes contre et les abstentions montrent que « beaucoup ne mesurent toujours pas l’ampleur des crimes commis ».

Quelle forme pour les réparations ?

Lors d’un sommet organisé au Ghana en 2023, des participants venus du monde entier ont proposé la création d’un Fonds mondial pour les réparations, destiné à promouvoir des compensations financières.

Cependant, jusqu’à récemment, l’opinion publique américaine y restait largement défavorable. Une enquête du Pew Research Center réalisée en 2021 indiquait que seuls trois adultes sur dix estimaient que les descendants d’esclaves devraient bénéficier d’une forme de compensation, qu’il s’agisse de terres ou d’aides financières.

Les efforts de réparation doivent viser « la justice pour les communautés qui ont souffert de cette pratique inhumaine et dégradante », a déclaré Elkory Sneiba, de l’organisation SOS Esclaves en Mauritanie, cité par AP.

Pour sa part, Beverly Ochieng, analyste basée au Sénégal pour le cabinet Control Risks, a expliqué qu’il est peu probable que les gouvernements occidentaux débloquent des financements significatifs. « Certains avanceront qu’ils ont déjà contribué au développement des anciennes colonies et des pays qu’ils ont exploités ».

La chercheuse Olivette Otele, spécialiste de la mémoire de l’esclavage à l’Université de Londres, souligne enfin que les défenseurs des réparations « ne réclament presque jamais uniquement de l’argent ». Selon elle, « leur démarche repose sur l’idée que les dimensions sociales, politiques et économiques sont indissociables et doivent être traitées ensemble, ouvrant la voie à un monde meilleur ».

C’est une reconnaissance désormais largement admise sur le plan symbolique, mais dont la traduction politique et financière reste, pour l’heure, profondément incertaine.