Il y a des pays où l’histoire se négocie dans les livres, les archives et les universités. Et il y en a d’autres où elle se tranche dans les tribunaux. L’Algérie, aujourd’hui, semble osciller dangereusement vers la seconde catégorie. L’affaire Saad Bouakba — notre vieux confrère emprisonné pour avoir repris une vieille ligne de propagande accusant Khider, Aït Ahmed et Boudiaf de s’être partagé le « Trésor du FLN » — révèle un malaise plus profond, celui de la difficulté chronique du pays à affronter son passé autrement que par le prisme du pouvoir.
Rien, dans les propos parfois approximatifs de Bouakba, n’oblige à y voir une contribution sérieuse à la recherche historique. Son récit s’inscrit explicitement dans la continuité d’une narration forgée sous Boumédiène pour disqualifier l’opposition de l’époque. En accusant les figures majeures du mouvement national d’avoir détourné les fonds accumulés pendant la guerre de libération, il ne fait que reprendre, avec plus de zèle que de rigueur, un discours qui servait jadis de justification implicite à des assassinats politiques et à l’exil forcé d’autres. Ce révisionnisme-là n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est l’usage de la prison pour y répondre.
Il faut d’ailleurs rappeler que Bouakba n’a pas visé uniquement Khider, Aït Ahmed et Boudiaf. Dans son récit, il a mis en cause l’ensemble des dirigeants historiques, y compris Ahmed Ben Bella, pourtant premier chef d’État indépendant et figure du pouvoir. Son emprisonnement n’est d’ailleurs pas la conséquence d’une défense institutionnelle du récit officiel, mais d’une plainte déposée par la fille adoptive de Ben Bella, plainte à laquelle le ministère des Moudjahidine s’est joint en se constituant partie civile. Cet élément souligne que l’affaire ne relève pas seulement de la protection de la mémoire nationale, mais aussi de l’enchevêtrement de mémoires familiales, politiques et judiciaires qui alimentent encore davantage la confusion autour du traitement de l’histoire.
L’emprisonnement de Bouakba n’a pas rétabli la vérité historique. Il n’a pas dissipé les zones d’ombre de l’affaire, ni apaisé les plaies politiques qui continuent de hanter la mémoire algérienne. Il a au contraire créé une illusion dangereuse selon laquelle la justice peut régler des débats historiques que seule une confrontation ouverte des sources pourrait éclairer. En punissant un discours — aussi infondé soit-il — par la détention, l’État ne protège pas l’histoire, il choisit simplement quel récit doit être énonçable.
Les témoignages sur ce dossier — ceux de Tarik Khider ou de Si Abdelhafidh Yaha — racontent un tout autre récit. Ils décrivent un Mohamed Khider tentant de restituer les fonds dans un cadre politique légitime, cherchant à se libérer du poids d’une fortune qu’il n’a jamais utilisée et que la Suisse, d’ailleurs, plaçait sous séquestre. Ils montrent un État algérien incapable de prouver le détournement qu’il dénonçait, avant de récupérer finalement les fonds au terme d’un marchandage opaque où la mémoire de Khider fut sacrifiée. Ils rapportent aussi la constitution d’un pacte entre Khider, Aït Ahmed et Boudiaf — un front qui aurait pu, s’il avait vu le jour, altérer durablement l’équation politique algérienne.
Que reste-t-il de cette complexité lorsque la seule réponse institutionnelle est la prison ? Rien, sinon la confirmation d’une règle tacite qui fait qu’en Algérie, l’histoire n’est pas un espace de recherche, mais un territoire de souveraineté politique. Les États solides acceptent la pluralité des récits et ceux, fragiles, la redoutent. Et les États qui emprisonnent pour un propos historique, même outrancier, ne cherchent pas à défendre la vérité, ils œuvrent à sanctuariser leur version des faits.
Le paradoxe est cruel puisque les figures que Bouakba attaque ont toutes été victimes d’un système qui utilisait déjà la mémoire comme arme politique. En emprisonnant Bouakba aujourd’hui, l’État prolonge ce mécanisme, mais en inversant les rôles. C’est-à-dire, ce ne sont plus les opposants qu’on frappe, mais ceux qui répètent, parfois naïvement, les récits hérités du passé.
Il ne s’agit pas de dire que Bouakba a raison ou a tort. Il s’agit de rappeler que la prison n’a jamais produit la vérité. Qu’on ne combat pas les élucubrations par les barreaux, mais par les archives. Et que, dans un pays où tant d’événements demeurent sans enquête, sans documents accessibles, sans débat public, l’idée même de vérité historique exige un espace d’expression plus large que celui autorisé par les tribunaux.
Pour la justice et pour l’histoire, Saad Bouakba doit être libre. Non parce qu’il a raison, mais parce qu’une nation qui emprisonne pour un récit erroné est une nation qui n’a pas encore résolu son rapport à elle-même.
Dans ce combat-là, la liberté n’est pas un luxe mais un préalable à toute écriture honnête du passé.